A LA DÉCOUVERTE DU CINÉMA JAPONAIS AVEC IKIMASU

 

S’il reste aujourd’hui encore marginalisé, le cinéma japonais n’en gagnerait pas moins à être davantage connu. Et puisque tel est le cas, Ikimasu ne va pas se priver de vous le faire découvrir, semaine après semaine. Explications d’un parti pris.

En dehors de quelques moments de grâce tenant à son indéniable qualité et au travail acharné d’indéfectibles avocats tels que Pascal-Alex Vincent (1), le cinéma japonais demeure ignoré du grand public français. S’il est prisé des cinéphiles solitaires ou réunis en associations, qui l’apprécient à juste titre depuis ses premiers triomphes de films au festival de Venise ou de Cannes dans les années 1950, il est en général boudé par les distributeurs et des exploitants de salles de cinéma rétifs à projeter des films japonais (2). Et comme il n’est par la force des choses prisé que des gourmets, il est perçu comme élitiste, donc incompatible avec les goûts du grand public et des masses qui, c’est bien connu, ne sauraient avoir que des goûts de chiottes…

Un problème d’offre

S’il est pourtant une chose essentielle qu’enseigne l’histoire de l’introduction du cinéma japonais dans l’hexagone (2), c’est qu’une fois distribué et projeté, les films qui le constituent trouvent vite un public. Un public qui en redemande, même. Et verrait davantage de long-métrages « made in japan » si l’occasion lui en était donnée… En d’autres termes, s’ils n’étaient plus contraints de choisir entre la peste des pathétiques « comédies à la française » et le choléra des blockbusters américains, les Français prendraient sans doute l’habitude d’aller voir des films japonais, à tout le moins d’autres productions cinématographiques que celles préemptant les multiplexes et autres temples dédiés au culte de Disney, Universal, UCM, etc. Malheureusement, d’aucuns préfèrent continuer de croire que la demande crée l’offre et non pas l’inverse, à savoir que l’offre crée sa propre demande. 

En résumé, l’ombre dans laquelle le cinéma japonais reste plongé, plus que d’un désintérêt du public, résulte essentiellement d’un problème d’offre. Et, dans l’immédiat, ce problème, sauf à dynamiter méthodiquement et impitoyablement le circuit acheminant les productions cinématographiques jusqu’aux spectateurs français, n’a aucune solution. Il n’est d’ailleurs pas dans les ambitions d’Ikimasu,  aujourd’hui du moins, de le résoudre. Il s’agit plutôt pour lui de signaler à ses lecteurs qu’il existe un cinéma de qualité, en provenance de l’archipel nippon. Un cinéma qu’ils gagneraient, si tel ne devait pas encore être le cas, à connaître et fréquenter.

Trois bonnes raisons de découvrir le cinéma japonais

Pourquoi ? Pour de bonnes et nombreuses raisons. D’abord, comme tout cinéma, aussi médiocre soit-il, celui du Japon nous donne de précieuses informations sur la société qui le produit, son état d’esprit, ses obsessions, ses angoisses latentes, ses tensions, ce qui demeure caché ou, lorsque l’œil n’est pas suffisamment habitué ou exercé, reste de l’ordre de l’invisible. Il est en ce sens une voie permettant d’accéder à une société japonaise aussi complexe que fascinante, à la fois simple et sophistiquée.

Surtout, loin d’être médiocre justement, le cinéma japonais, au passage plus que centenaire, donne corps à l’expression de « 7ème art », employée par Ricciotto Canudo en 1923 (3), après avoir milité en 1911 pour qu’il soit reconnu comme le 6ème (4). En effet, pratiqué et maîtrisé dans l’archipel dès l’invention du cinématographe par les frères Lumière (5), ce cinéma se révèle rapidement, tant du point de vue technique qu’esthétique, de très haut vol. Si bien que, comparé à de mythiques réalisateurs français tels que Jean-Pierre Melville (Le cercle rouge, 1970 ; Le samouraï, 1967), un Akira Kurosawa, avec par exemple Entre le ciel et l’enfer (1963), n’aura jamais à rougir, encore moins à souffrir de quelque complexe d’infériorité : ses films contemporains valent largement, quand ils ne les dépassent pas par la photographie, ceux des maîtres hexagonaux du polar, du policier ou de la série noire. D’une manière plus générale encore, et depuis les débuts de son cinéma, le Japon a de fait enfanté de cinéastes de génie, talentueux, immenses.  Et malgré l’avènement de l’ère télévisuelle et un système national de production qui l’aide moins qu’il ne l’handicape (2), le Japon continue d’être un terreau fertile pour cet art que peut devenir le cinéma quand on ne le laisse pas entre les mains des squales d’Hollywood ou de réalisateurs à gages d’autant plus prompts à infliger leurs dernières déjections cinématographiques que le public français, faute de grives, n’a d’autres choix, quand il tient encore à se rendre au cinéma, que de se rabattre sur des merles, faméliques de surcroît.

S’il y a encore une bonne raison pour que le cinéma japonais soit enfin (re)connu dans sa plénitude – aussi bien les films d’animation des studios Ghibli que les classiques d’Ozu ou Kurosawa et les surprenants Ring, Ne coupez pas ! ou yakuza eiga -, c’est aussi, et plus simplement, parce que, qu’on le veuille ou non, il est désormais constitutif, par son caractère littéralement unique au monde, au côté de l’ikeabana ou du théâtre kabuki, de l’identité culturelle du Japon. Bref, parce que sans lui, l’on comprendrait encore moins ce pays qui, radicalement déroutant, a l’immense et salutaire mérite de nous mettre, nous autres européens, en perspective.

Et ce cinéma japonais gagnant à être connu pour toutes ces raisons, Ikimasu ne va certainement pas se priver de vous le faire découvrir en long, en large et en travers.

Samuel Bon

 

  1. Pascal-Alex Vincent est le coordinateur d’un excellent Dictionnaire du cinéma japonais en 101 cinéastes (Carlotta, 2018, 250 p). Surtout, il a œuvré pendant de nombreuses années à la projection de grands classiques japonais dans les salles obscures. Une entreprise qui, de rétrospectives magistrales en rétrospectives non moins magistrales, a permis, grâce à l’incroyable succès qu’elles ont rencontré, de faire redécouvrir aux Français le cinéma japonais et, en partie, de le faire sortir de l’ombre. Un exploit qui n’empêche pas, comme le remarquait récemment le magazine Télérama, que les films japonais, un temps mieux exposés dans les festivals ou les salles, se retrouvent de nouveau « marginalisés » (Julien Welter, www.telerama.fr, 09.02.2019)

  2.  

  3. Lors d’une conférence au titre volontairement provocateur et ironique donnée à la cinémathèque en 2016 – « le cinéma japonais n’intéresse personne… », Pascal-Alex Vincent a retracé d’une façon magistrale l’introduction du cinéma japonais en France, contre la volonté des distributeurs et exploitants de salles français. http://www.cinematheque.fr/video/966.html

  4. Ricciotto Canudo, « Manifeste du Septième art », La Gazette des Sept arts, n°2, 1923 http://www.cineressources.net/consultationPdf/web/o002/2687.pdf

  5. Ricciotto Canudo, «La naissance d’un sixième art. Essai sur le cinématographe», in: ders., Les entretiens idéalistes, Bd. X, Jg. 6, Nr. LXI, 25. Oktober 1911, S. 169–179.

  6. Le cinématographe des frères Lumière est importé dès 1897 au Japon. La première caméra est une caméra Gaumont. Elle permettra à plusieurs reprises de filmer des geisha à la mode, dans des lieux traditionnels. Le film tiré de ces toutes premières heures du cinéma japonais deviendra, historiquement parlant, le premier film tourné au Japon. Il faudra toutefois attendre 1899 pour qu’advienne Promenade sous les feuilles d’érable, la première production cinématographique japonaise, réalisée par un ingénieur en photographie, Shibata Tsunekichi.