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Asako I & II : du côté de chez Proust ?

En compétition lors de l’édition 2018 du Festival de Cannes, Asako I & II, du réalisateur japonais Ryusuke Hamagushi, a réussi à se frayer un chemin au sein de quelques salles obscures hexagonales. Après être enfin parvenu à le voir, Ikimasu vous livre son sentiment sur celui-ci.



Asako (Erika Karata)

En raison de l’intitulé même de son titre français, « Asako I & II » (1), l’équipe d’Ikimasu, en pénétrant dans la salle où il allait être – enfin – projeté, espérait en secret voir un long-métrage nippon de la trempe de celui qui avait remporté la Palme d’Or à Cannes en 2013 : La vie d’Adèle. Chapitres 1 et 2, d’Abdellatif Kechiche (2). Mais cet espoir fut balayé dès les premières minutes du film.


Ceci étant dit, s’il ne boxe assurément pas dans la même catégorie que le chef-d’œuvre de Kechiche, l’adaptation du roman de Tomoka Shibasaki (3) que livre Ryusuke Hamaguchi n’en est pas moins un excellent film, qu’Ikimasu ne peut que vous recommander de voir, pour peu que le système de distribution cinématographique français vous en offre un jour l’opportunité (4)…


Plusieurs plumes talentueuses l’ont déjà relevé avant nous, dont Roland Jaccard (5), Asako I & II a quelque chose de très proustien. Et notre époque étant ce qu’elle est, écartelée entre le « festivisme » conceptualisé par l’écrivain Philippe Muray (6) et une vacuité érigée en mode de vie, ce n’est pas plus mal d’avoir enfin quelque chose à se mettre sous la dent.


En quoi est-il proustien ? D’abord par l’idée, qu’il distille savamment, que notre tout premier amour inscrit en nous une marque si indélébile que nous passons le reste de notre vie à rechercher sa trace dans celles et ceux que le hasard met sur notre route. Ensuite, par son rapport au temps, thème cher à Marcel Proust, comme chacun le sait. Ou devrait le savoir…



Comment l’est-il ? Par sa structuration, le style et le parti pris du réalisateur. Après un séisme émotionnel d’une forte magnitude sur l’échelle de la passion amoureuse frappant la jeune Asako, expédié en quinze minutes chrono par Ryusuke Hamaguchi, ce dernier filme les répliques de cette forte secousse initiale sur le long terme, ses incidences sur la vie de l’héroïne. Un parti pris qui évite à tout spectateur peu réceptif aux charmes d’un caramel mou fondant sur un radiateur de bailler aux corneilles devant une bluette sans intérêt. Un parti pris qui, surtout, permet au cinéaste d’explorer des profondeurs insoupçonnées de la psyché humaine, celles entraperçues par Blaise Pascal lorsqu’il écrivait que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » (7). Et comme tout cela est fait avec une élégance et une délicatesse forçant le respect, difficile de ne pas applaudir.


Samuel Bon


(1) 2018. Durée : 1 h 59 mn


(2) Lire ICI


(3) Netemo sametemo, Prix Noma des jeunes auteurs 2010, ni édité ni traduit en France…


(4) Lire ICI le point de vue d’Ikimasu sur la très relative distribution du cinéma japonais en France.


(5) https://leblogderolandjaccard.com/


(6) Sur ce concept : Alexandre de Vitry, L’invention de Philippe Muray, Carnets Nord, 2011, 284 p, 20 euros


(7) Blaise Pascal, Pensées, 423-277, 1670