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Au bout de « Tunnel », une certaine lumière sur la société sud-coréenne

Pour le philosophe Platon, connaître un peuple impliquait d’écouter sa musique. A se pencher sur le cinéma coréen, notamment le film « Tunnel », il semblerait que regarder ses films nous renseigne tout autant, sinon plus. Explications.



Dans son excellent essai sur Les Coréens (1), il est vrai initialement publié il y a 8 ans (2011), Pascal Dayez-Burgeon laissait à penser que le cinéma sud-coréen, pur produit de ce qu’il appelle « Hallyu Wood » (2), est fondamentalement dual : « aux consommateurs de spectacle, les comédies populaires et les films à gros budget, comme Haeundae, le film catastrophe de 2009, aux spectateurs plus exigeants, les films d’auteur [qui] restent confidentiels et n’obtiennent, quand ils sont distribués, qu’un succès d’estime ». Il laissait au passage entendre que les films catastrophe sud-coréens, destinés au grand public, ne font pas trop de vagues, encore moins mal à la tête.


Si de telles considérations étaient sans doute fondées au début des années 2010, le sont-elles encore aujourd’hui ? A regarder Tunnel (3), l’histoire en images d’un automobiliste enseveli sous les gravats d’un tunnel fraichement ouvert à la circulation après qu’il se soit effondré sur lui et contraint d’attendre des secours qui tardent à arriver, on peut en tout cas s’interroger.



En effet, s’il remplit toutes les conditions requises pour être qualifié de « film catastrophe » et constitue ainsi un archétype du genre, ce dernier n’est pas à proprement parler l’une de ces productions fondamentalement consensuelles que les distributeurs et exploitants de salles mettent d’autant plus volontiers à disposition du public que le retour sur investissement promet d’être aussi facile que mirifique ou du moins substantiel. A vrai dire, il s’apparente plus à une satire au vitriol de la société sud-coréenne actuelle qu’à un film de divertissement supposé plaire au « grand public ». « La Société du Spectacle » pressentie par Guy Debord dans son essai éponyme (4), le cynisme d’entrepreneurs de travaux publics rognant sur les coûts des ouvrages qu’ils bâtissent au détriment des vies humaines comme le feraient des mafieux ordinaires, une certaine incurie des pouvoirs publics, les conséquences de la montée de l’individualisme en Corée du Sud… C’est, sous l’apparence d’un film catastrophe en bonne et due forme, un dézingage en règle, aussi grinçant que sévère, de tout ce qui ne va pas ou plus en Corée du Sud en ce début de XXIème siècle. Une sorte de réquisitoire dans lequel, habituellement, excellent plutôt le cinéma d’auteurs.


Faut-il y voir le signe que le dualisme du cinéma sud-coréen identifié par Pascal Dayez-Burgeon dans son ouvrage précité a du plomb dans l’aile ? Difficile à dire. Il est possible en revanche que, pour comprendre le peuple coréen, écouter sa musique, comme le préconisait naguère Platon, importe moins que de regarder ses films, qu’ils soient ou non « d’auteurs ».


Samuel Bon


(1) Lire ICI l’article d’Ikimasu


(2) Selon Pascal Dayez-Burgeon, le terme hallyu peut se traduire par l’ « engouement pour les produits culturels européens », déferlant sur le reste du monde. S’il convient volontiers qu’ « Hallyu Wood » est sans doute « un jeu de mots facile », il permet de donner corps aux objectifs visés par la construction, au nord de Séoul, d’un immense parc à thème, à la fois complexe cinématographique, centre de formation, studio de production et espace d’exposition : doter la Corée d’un lieu semblable au Hollywood américain (Les Coréens, Les Coréens, Tallandier (2011) 2013, pp 108-109)


(3) 2016. Durée : 2 h 07. Réalisateur : Kim Seong-Hun


(4) Guy Debord, La Société du Spectacle, Gallimard, coll. « folio », (1967) 2011, 209 p