• IKIMASU

Avec Ogawa Ito, les paroles s’envolent, les écrits restent

Avec son premier roman, Le restaurant de l’amour retrouvé, Ogawa Ito avait tapé dans l’œil d’Ikimasu. Avec La papeterie Tsubaki, elle peut désormais prétendre à figurer en bonne place dans sa bibliothèque. Focus sur un roman à acquérir par tous les moyens, y compris légaux.


« Ecrivain public ». C’est un métier qui, en France, s’est assez profondément renouvelé depuis le temps où Honoré de Balzac lui donnait vie dans son roman La cousine Bette (1), sous les traits de Vyder, un baron d’Evry au parcours pour le moins chaotique. En effet, face au développement de technologies modernes de communication écrite, il lui fallait bien s’adapter ou… disparaître. Mais si des professionnels de la communication écrite nommés « écrivains publics » existent encore de nos jours pour répondre aux demandes d’aide à la rédaction, force est de constater que, la plupart du temps, c’est afin de s’adresser à des administrations de plus en plus kafkaïennes que l’on recourt à leurs services. Si bien que, loin de demeurer ces artisans de l’écriture qu’ils étaient naguère, les écrivains publics tendent de plus en plus à devenir des experts ès-tracasseries administratives et dialogues de sourds, hélas en pleine expansion…


A lire le remarquable roman d’Ogawa Ito, La papeterie Tsubaki (2), il n’en va pas tout à fait de même au Japon, où le métier d’écrivain public n’a semble-t-il pas connu les mêmes regrettables évolutions que chez nous. En effet, dans l’Archipel, la profession consistant à écrire pour les autres paraît relativement préservée de cet « administrativite », cette pandémie qui, jour après jour, contamine, jusqu’à les intoxiquer, nos sociétés moins pressées que compressées par des « procédures », des acronymes et des syntaxes de fous à lier. En tous les cas, ce n’est pas pour répondre à un obscur gratte-papier d’un non moins obscur bureau de quelque ténébreux service d’une administration délirante, que l’on sollicite Poppo, l’héroïne de ce roman aussi agréable à lire que difficile à lâcher une fois sa lecture commencée. C’est, au contraire, pour des choses bien plus importantes que celles consistant à rentrer dans les cases étriquées d’une typologie grotesque ou à justifier préalablement de son existence pour obtenir un document certifiant que l’on a une identité : rompre une amitié, faire part d’un divorce, adresser des condoléances, déclarer sa flamme, témoigner de l’amour et de l’attention aux autres. Et c’est surtout pour que cela soit fait dans les règles d’un art multiséculaire, qui ne veut pas rendre gorge sous les coups de boutoir d’une modernité asséchante, que l’on se rend à la papeterie tenue par Poppo comme un chrétien allait autrefois à confesse. Car, au Japon, du moins lorsque l’on ne cède pas aux sirènes de la communication électronique et que l’on se refuse encore à balancer un « SMS » ou un « mail » à des « contacts » comme un chien se soulage sur un trottoir, écrire reste un art. Un art supposant bien évidemment une maîtrise parfaite de langue et de la puissance évocatrice des mots, mais aussi, et surtout, de savoir former d’une façon élégante et ornée les caractères de l’écriture, selon les codes d’une calligraphie exigeante, indissociable d’une connaissance pointue des matériaux servant d’écrin aux mots (papiers, encres, enveloppes, timbres).


Cet art, avec ce roman, Ogawa Ito nous en parle avec une élégance rare, qui force le respect, presque l’admiration. Surtout, elle sait, en nous narrant la vie à maints égards extraordinaire de cette Poppo que l’on vient voir dans sa papeterie pour trouver enfin comment dire ce que l’on ne parvient pas à exprimer malgré toute la bonne volonté du monde, nous faire renouer avec le goût des choses à la fois simples et vitales. Et à l’heure où tout devient exagérément compliqué, c’est un roman d’une salubrité aussi publique que ce métier d’écrivain qu’elle décrit avec une délicatesse réparatrice. Peut-être même une invitation, discrète mais percutante, à résister aux attaques de plus en plus féroces de ce que l’écrivain Georges Bernanos (3), sous le vocable de « Système », appelait la « civilisation des machines » : notre monde actuel.


Samuel Bon


(1) Honoré de Balzac, La Cousine Bette, Gallimard, coll. « Folio classique », (1846-1847) 2007, 512 p


(2) Ogawa Ito, La papeterie Tsubaki, éditions Philippe Picquier, (2016) 2018, 375 p – 20 € (prix public conseillé)


(3) Pour aller plus loin sur ce point, lire, outre La France contre les robots (Le Livre de poche, 1999), les remarquables développements de Christophe Boutin, in Bernanos politique. Un cri dans le chaos, Mémoire de DEA, sous la direction du Pr. Courvoisier, Université de Bourgogne, 1986, 103 p