• IKIMASU

Nouvelle ère, nouvel empereur, les Japonais se préparent au changement




C’est un évènement suffisamment rare pour qu’Ikimasu y consacre quelques lignes, le Nipponkoku – titre officiel de cette monarchie constitutionnelle qu’est le Japon depuis l’entrée en vigueur de la Constitution de 1946, le 3 mai 1947 (1) – va très prochainement changer d’empereur. La dernière fois, c’était il y a 30 ans, le 7 janvier 1989, juste après le décès d’Hirohito (1901-1989), lorsque l’actuel empereur Akihito, son fils, lui avait succédé, en vertu d’un adage que l’on pourrait résumer ainsi : « l’empereur est mort, vive l’empereur ! ».


Cette fois-ci, détail qui mérite d’être noté, la date du changement est connue. Celui-ci aura lieu le lendemain de l’abdication d’Akihito, le 30 avril prochain, lorsque son fils, Nahurito, prendra sa place sur le « trône du Chrysanthème » pour y recevoir, en présence du Premier ministre, les insignes impériaux : l’épée Kusanagi (2), le miroir Kagami (un symbole de sagesse), le Yasakani no magatama (un symbole de bienveillance), le sceau impérial du Japon ou « Noble insigne du Chrysanthème » (3), le sceau d’Etat du Japon ou « sceau du pays » (le sceau officiel de l’Etat japonais).


Car, fait a priori surprenant, Akihito a choisi d’abdiquer, c’est-à-dire de renoncer de son plein gré au peu de pouvoir que lui conféraient sa fonction et son statut d’empereur du Japon. Et comme il s’agissait là d’une prérogative non prévue par la Constitution japonaise, une loi ad hoc, ne s’appliquant qu’à lui seul, a dû être adoptée le 9 juin 2017. Ceci malgré l’hostilité de l’actuel Premier ministre japonais, le traditionnaliste Shinzo Abe, qui, estimant non seulement que l’empereur constitue le dernier lien avec la tradition impériale ancestrale, celui-ci devait par ailleurs, puisque d’origine divine selon lui, rester en fonction jusqu’à sa mort.


Pourquoi Akihito a-t-il décidé d’abdiquer ? Que va bien pouvoir entraîner ce choix ? Petit tour d’horizon avec Ikimasu.


Le choix d’un homme d’Etat


Avant Akihito, le dernier empereur à avoir abdiqué est Kokaku (1771-1840). Il le fit en 1817, à la suite de ce que l’histoire a retenu sous le nom d’« incident de Songo », connu aussi sous le nom d’ « incident du titre ». De jolis termes pour dire que le torchon brûlait entre l’empereur, dirigeant de droit divin du Japon, et le shogun, dirigeant (militaire) de fait de ce même Etat (4). Il reçut alors le titre de Dajō Tennō, c’est-à-dire d’ « empereur abdiqué », titre officiel dans l'histoire japonaise désignant les empereurs (tennō) qui abdiquaient en faveur d'un successeur. Une spécificité qui n’est pas sans indiquer, d’ailleurs, que la pratique de l’abdication par l’empereur, n’en déplaise à Shinzo Abe, est, non seulement courante au Japon, mais admise, dans l’ordre des choses. Et donc que, malgré son essence divine, l’empereur n’a jamais été tenu de rester en fonction jusqu’à son dernier souffle.


Certainement au fait de cela, puisque dûment retiré à ses parents dès l’âge de trois ans pour être éduqué au « métier » d’empereur par des chambellans du palais impérial et des précepteurs privés, Akihito n’a sans doute pas hésité longtemps avant d’envisager ouvertement l’abdication, dans le courant du mois d’août 2016. Et il l’a d’autant moins fait que les raisons qui l’ont plus prosaïquement conduit à le faire ne sont pas sans témoigner d’un sens de l’Etat et de sa continuité, par-delà ceux qui, comme lui, le représentent de façon temporaire.


Quelles étaient ces raisons ? Celles-ci : son âge « avancé » (85 ans) et une santé désormais fragile, vacillante. Soigné à de multiples reprises pour un cancer de la prostate, entre 2002 et 2004, Akihito a subi en 2012 un pontage coronarien, peu de temps après avoir été soigné pour une pneumonie. Une succession d’ennuis qui, estimait-il en décembre 2015, l’avait diminué et conduit à commettre des erreurs protocolaires au cours de cérémonies officielles, ce dont un empereur, même moderne, ne saurait se rendre coupable, en vertu de la règle non écrite, mais d’autant plus forte qu’elle puise aux origines prétendument divines de l’empereur, de la perfection de la fonction impériale, donc de celui qui incarne, aux termes de la Constitution (article 1er), « l’unité du peuple » japonais, en même temps qu’il symbolise l’Etat (article 1er).


En d’autres termes, pour assurer la continuité d’un Etat parfaitement incarné, et peut-être éviter la plus ou moins grande instabilité sur laquelle pourrait déboucher l’avènement soudain d’un nouvel empereur, Akihito a préféré passer la main, après avoir préparé les esprits au changement d’ère qu’ouvrira son retrait définitif.


Un choix qui, à bien y réfléchir, est fondamentalement celui d’un homme d’Etat. Surtout si l’on songe à ce qu’il peut survenir sous d’autres cieux lorsque, contre toute raison, d’aucuns s’accrochent à un pouvoir dont ils ne veulent pas voir qu’il les quitte lorsque, devenus incapables de l’exercer, ils n’en font plus que les gestes pathétiques. Quand ils n’en usent pas pour prendre d’ultimes décisions préjudiciables pour ceux qui leur survivront…


Le début d’une nouvelle ère


Si, aux termes de l’article 1er de la Constitution de 1946, l’empereur « est le symbole de l’Etat et de l’unité du peuple », il n’est plus, aujourd’hui, ce qu’il a pu être par le passé, quand sa nature divine ne souffrait pas la moindre contestation ou lorsque l’on se pressait à Kyoto, l’ancienne capitale impériale, pour quérir son assentiment afin de légitimer un pouvoir de fait (5). L’article 4 le dit sans détour : « il n'a pas de pouvoirs de gouvernement ». Tous ses actes, « accomplis en matière de représentation de l'État, requièrent l'avis et l'approbation du cabinet », ce qui l’en rend irresponsable politiquement (article 2 de la Constitution de 1946). Et s’il conserve quelques prérogatives propres, énumérées à l’article 7, celles-ci sont d’une portée plus que limitée (distribuer des distinctions, attester de l’authenticité de certains documents…), quand, dans les faits, elles ne sont pas exercées par d’autres, notamment le Premier ministre, ou dictées par le contexte politique, comme par exemple lorsqu’il lui revient de nommer le chef du gouvernement, qui sera nécessairement le leader du parti ayant remporté les élections générales. En outre, son statut, comme ses conditions matérielles d’existence, sont réglées par la Diète, le Parlement japonais. On ne saurait mieux dire que, concrètement, l’empereur du Japon est, au mieux, une sorte de « reine d’Angleterre ».


D’un point de vue purement institutionnel, le changement d’empereur dans les prochains jours n’aura donc aucune conséquence concrète ou tangible. En revanche, si l’on change de perspectives et que, pour citer le juriste Léo Hamon, on sort « de la pyramide des règles juridiques pour aller se promener au grand air des faits » (6), il serait plus que téméraire de prétendre que l’abdication d’Akihito n’aura aucune incidence. En effet, son règne seul suffirait à contredire une telle opinion. Par rapport à son père, Hirohito, le style d’Akihito a franchement détonné. Alors que son géniteur demeurait l’héritier un peu coincé d’une tradition multiséculaire et conservatrice, Akihito s’est montré, lui, moderne et libéral dans son approche de la fonction.


Comment ? En refusant, par exemple, l’endogamie sociale et en se mariant avec une « roturière », c’est-à-dire une personne non issue de la famille impériale, ce qui était jusqu’alors l’usage non écrit. Et d’autant plus mal vu que cette dernière avait été rencontrée sur un court de tennis. En faisant le choix, aussi, d’éduquer lui-même ses enfants, notamment son successeur Naruhito, plutôt que de les confier à des chambellans chargés de les préparer, comme naguère, à exercer de façon conservatrice la fonction impériale. En reconnaissant publiquement les erreurs passées d’un Japon expansionniste et guerrier, les souffrances que ce dernier a infligées à de nombreuses populations asiatiques lorsque celui-ci se rêvait en maître du Pacifique, entre 1930 et 1945. En s’agenouillant, ceci pour être à la hauteur des Japonais quand il les rencontrait sur les terres dévastées par le séisme et le tsunami de 2011 qui ont précipité la catastrophe nucléaire de Fukushima. En refusant, contrairement aux membres du gouvernement de Shinzo Abe, de prier au sanctuaire Yasukuni abritant les cendres de millions de soldats japonais ayant donné leur vie pour l’empereur mais aussi celles de criminels de guerre, ajoutées, dit-on, en secret de son prédécesseur sur le trône, le controversé Hirohito (7), son père.


Surtout, rester à une lecture littérale des pouvoirs quasi-inexistants de l’empereur tels qu’ils sont définis par la Constitution de 1946, ce serait oublier que, lorsqu’il prend place sur le « trône du Chrysanthème », le nouvel empereur fait officiellement entrer l’archipel nippon dans une nouvel ère, (gengo en japonais). Et pas seulement dans les calendriers. Dans les têtes japonaises, l’ « actualisation » s’opère également. Il apparaît même, à bien méditer celles qui se sont succédées depuis 1868, notamment cette fameuse « ère meiji » (1868-1912) qui a rompu avec l’isolement mondial du Japon sous l'ère Keiō à l’extrême fin de l’époque Edo (1600-1865), qu’à chaque nouvelle ère correspond un nouvel état d’esprit. Un phénomène tellement ancré que celui-ci est codifié. En effet, pour marquer ce nouveau départ, un nom est donné à l’ère qui s’ouvre. Le choix de l’appellation se fait même désormais selon un processus rigoureux, défini par le gouvernement, par exemple « Taisho » (« période de grande justice »), Showa » (« paix éclairée ») ou « Heisei » (« accomplissement de la paix ») pour les trois dernières ères. Le terme sélectionné doit même être inédit, composé de deux idéogrammes, facile à écrire et à lire, éviter les noms courants de personnes, de compagnies ou de lieux.


Celui de l’ère que s’apprête à vivre les Japonais sera reiwa. Le secrétaire général et porte-parole du gouvernement, Yoshihide Suga, l’a annoncé devant un parterre de journalistes le lundi 1er avril, en brandissant un carton rectangulaire et précieux sur lequel étaient inscrits les deux kanjis (idéogrammes) tant attendus. Sera-t-elle, comme le traduit en français la romancière Corinne Atlan (8), celle de l’ « harmonie ordonnée » ? Difficile à dire. Ce qui est sûr en revanche c’est que dans quelques jours, lorsque Naruhito sera devenu le 126ème empereur du Japon, les Japonais entreront, officiellement en tout cas, dans une nouvelle ère. Une ère durant laquelle, comme par le passé, tout peut arriver. Le meilleur comme… le pire.


Samuel Bon


(1) Sur ce texte, lire Edwin O. Reischauer, Histoire du Japon et des Japonais (t.2. De 1945 à nos jours), Seuil, coll. « Points Histoire », (1973) 2014, pp 15-21


(2) Une épée que l’on dit avoir appartenu à Amaterasu, une déesse considérée comme l’ancêtre de la famille impériale, d’où la nature divine longtemps attribuée par les Japonais à l’empereur.


(3) Il s’agit de l’emblème national du Japon, en dépit de la Constitution de 1946, qui ne lui reconnaît plus aucun rôle officiel…


(4) Sur ce point, lire l’entrée « 601. Kōkaku tennō (1771-1840) », dans le Dictionnaire historique du Japon, volume 13, 1987, Lettre K ; https://www.persee.fr/doc/dhjap_0000-0000_1987_dic_13_1_917_t1_0072_0000_5


(5) Sur ce point, lire Edwin O. Reischauer, Histoire du Japon et des Japonais (t.1. Des origines à 1945), Seuil, coll. « Points Histoire », (1973) 2014, 251 p


(6) Léo Hamon, Cours de droit constitutionnel, Les Cours de droit, 1968-1969, p 18


(7) Sur ce point, lire, notamment « Japon : l’empereur, dieu vivant ou icône sans pouvoir ? », de Anne Daubrée (Géo, 23.07.2018 ; https://www.geo.fr/histoire/japon-l-empereur-dieu-vivant-ou-icone-sans-pouvoir-184923)


(8) « Comment bien traduire l'ère Reiwa ? », liberation.fr, 1er avril 2019

https://www.liberation.fr/planete/2019/04/01/comment-bien-traduire-l-ere-reiwa_1718683