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Dans Hana-Bi, Takeshi Kitano cogne d’abord et ne discute même pas après

Restauré vingt ans après sa sortie dans les salles obscures, en 1997, où il avait obtenu le Lion d’Or au Festival de Venise, le film « Hana-Bi », réalisé par Takeshi Kitano est actuellement visible en replay sur la chaîne ARTE, dans le cadre de sa collection estivale « Mad in Japan ». A voir jusqu’au 30 septembre prochain.


Le réalisateur et acteur, Takeshi Kitano

Yves Lecoq, l’ex-imitateur vedette des défunts Guignols de l’info, s’en est souvent moqué dans ses spectacles, « Alain Delon est une star au Japon ». C’est tellement vrai, d’ailleurs, que Benjamin Berthon, écrivain et cinéaste, a intitulé ainsi l’un de ses romans (1).


Pour peu qu’on ne s’arrête pas aux injonctions à le vitupérer formulées lors de l’édition 2019 du Festival de Cannes par une meute de « justiciers » n’ayant rien d’autre à faire que d’imposer leurs obsessions au reste du monde (2) et que, donc, on s’en tienne à sa filmographie, il n’y a en réalité rien d’étonnant à ce qu’Alain Delon ait pu séduire l’Archipel. Bien que taiseux, comme dans Le Samouraï (Jean-Pierre Melville, 1967), Delon parlait et parle encore à beaucoup de Japonais. Peut-être parce que, précisément, Alain Delon, dans les rôles que les plus grands réalisateurs (Clément, Visconti, Lautner, Chapot, Melville…) lui ont confié, n’apparaissait jamais comme un incontinent verbal, mais disait d’un regard, d’un geste ou d’une posture ce que des milliers de mots n’auraient suffi à exprimer. Peut-être, en somme, parce qu’il se rapprochait en cela d’un acteur de théâtre Nô, comme Jourdain faisait de la prose chez Molière : sans le savoir. Dans tous les cas, une chose est sûre : on ne compte plus les personnages qui, dans le cinéma japonais, ressemblent à ceux qu’a pu incarner Alain Delon sur grand écran. En effet, ils ne manquent pas ceux qui, semblables à ce dernier ou à Clint Eatswood avant qu’il ne passe derrière la caméra, tracent leur propre route dans un monde auquel ils semblent étrangers, n’hésitent pas à recourir au coup de poing ou de feu lorsque les circonstances l’exigent, le tout en ne dérogeant pas d’une sorte de code d’honneur. Nul doute, d’ailleurs, qu’ils égayent le visage des derniers amateurs, ici-bas, de ce qu’il reste de l’esprit de chevalerie.


Un exemple ? Hana-Bi (1997), de Takeshi Kitano, que vous pouvez voir en replay jusqu’au 30 septembre prochain sur arte.tv (Cliquer ICI). Esthétiquement assez proche des premiers volets de la saga de L’inspecteur Harry, ce dernier en partage également les principaux codes et un certain humour. Nishi, le protagoniste incarné par le réalisateur himself, Takeshi Kitano, est aussi peu loquace que l’est Delon dans Le Samouraï, et aussi expéditif qu’Eastwood une fois dégainé son magnum 44 pour détendre un truand dans les rues de San Francisco. A sa façon, c’est un homme revenu de tout, des multiples mesquineries humaines et surtout de l’Etat qui l’a employé pour faire respecter ses lois. Une sorte de « Maverick » (3) qui, toutefois, ne dérogerait pour rien au monde à ce qu’il considère comme juste : les règles qu’il s’est imposé. C’est aussi un cœur d’artichaut. Plus exactement un grand sensible qui, en dépit de la carapace de silence derrière laquelle il se retranche, sait encore aimer ce qui en vaut la peine.



Comme c’est le cas de beaucoup de films du siècle dernier, certaines séquences ont moins bien vieilli que d’autres. C’est toutefois un film que vous regretteriez de manquer. Si vous aimez Alain Delon ou Clint Eastwood, les films de Jean-Pierre Melville, Luchino Visconti ou, plus près de nous, Don Siegel, il est très certainement pour vous.


Samuel Bon


(1) Benjamin Berton, Alain Delon est une star au Japon, Hachette Littératures, 2009, 282 p


(2) Lire ICI

(3) Le terme « Maverick » provient d’un éleveur texan à l'esprit indépendant, Samuel Augustus Maverick (1803-1870). Par extension, il désigne toute personne qui possède ce trait de caractère et ne se conforme donc pas aux codes conventionnels.