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Diao Yinan, un cinéma sur le fil du rasoir

Mis à jour : 24 mai 2019

Cette année, Diao Yinan est en sélection officielle au Festival de Cannes avec un nouveau polar dans lequel se côtoient truands et asphalteuses, Le Lac aux oies sauvages. C’est la deuxième fois qu’il y participe. La première, c’était en 2007, avec Night Train, présenté dans la section « Un certain regard ». Bref retour sur une œuvre gagnant à être connue.


Pour l’instant, les critiques ciné qui ont pu voir Le Lac aux oies sauvages ne sont pas tendres avec Diao Yinan (Lire ICI). Dépeint sous un jour qui ne donne guère envie de le rencontrer dans un portrait (Lire ICI) que lui a consacré un quotidien français fondé par Jean-Paul Sartre et des maoïstes (Lire ICI), on en viendrait presque à se demander, même si Quentin Tarantino l’a applaudi à tout rompre à l’issue d’une première projection, s’il est bien nécessaire de voir des films de ce cinéaste chinois.


Ce serait toutefois oublier un peu vite que Diao Yinan est le réalisateur d’un long-métrage qui n’a pas volé l’Ours d’or qu’il a reçu au Festival de Berlin en 2014 pour Black Coal (Thin Ice). Sans doute l’un des meilleurs films « made in China » de ces dix dernières années. Et pas que pour son esthétique sublime.


La censure chinoise : un rasoir à trois lames


Sauf cas très particuliers, tout le monde sait ou du moins peut se douter que produire un film en Chine est autrement plus compliqué et risqué qu’ailleurs. En effet, depuis que l’ « Empire du Milieu » est tombé entre les mains des émules contemporains de Mao Zedong et Deng Xiaoping, on ne montre pas ce que l’on veut en Chine quand on est cinéaste. Même à Hong-Kong, territoire qui a pu jouir d’une certaine liberté même après sa rétrocession à la République populaire de Chine par le Royaume-Uni en juillet 1997, l’étau du pouvoir central basé à Pékin se resserre (Lire ICI, ICI et ICI).


En Chine, la censure, qui se perfectionne à grande vitesse de nos jours grâce aux technologies de pointe et à l’ « intelligence artificielle », est partout. Et pour le 7ème art, elle fonctionne aussi bien qu’un Gillette Mach 3 ®. Première lame : la censure a priori, celle qui sévit avant même la réalisation du film, quand tout un tas de fouille-m… se mêlent de ce qui ne les regardent pas, vous demandent des comptes, vous mettent des bâtons dans les roues, quand ce n’est pas en pleine tête... Deuxième lame : celle qui s’exerce a posteriori, une fois le film enfin prêt à être distribué. Troisième lame : celle qui, telle une épée de Damoclès, pend au-dessus de votre tête, peut vous frapper à tout instant pour peu que vous ayez un mot malheureux ou qu’un zélé membre du Parti communiste chinois estime à retardement que vous cherchez à nuire à cette « patrie du socialisme » un peu spéciale qu’est la Chine actuelle.


La Chine de Diao Yinan


Face à la redoutable efficacité de cette censure, Diao Yinan n’a réussi, jusqu’à peu, qu’à se casser les dents, ses films ne se retrouvant jamais à l’affiche des cinémas chinois, ou alors très peu de temps. Pourquoi a-t-il ainsi été persona non grata dans son propre pays, alors même qu’il déclare volontiers à Cannes que ses films « sont avant tout destinés aux Chinois » ? A regarder Black Coal (Thin Ice), l’histoire d’une enquête visant à déterminer pourquoi le corps d’un employé d’une carrière minière s’est retrouvé éparpillé façon puzzle aux quatre coins de la Mandchourie, ce n’est pas très difficile à comprendre.


Par-delà sa nature même de film policier, de polar à la sauce mandarine, celui-ci donne une image pour le moins très contrastée de la Chine. A des années-lumière de celle que voudrait donner le régime. Glauque et cauchemardesque. Sous ses caméras, la Chine telle que la voit Diao Yinan apparaît en effet écartelée entre la mélancolie inhérente à tout système de « socialisme réellement existant » et les dévastations engendrées par le libéralisme économique, injecté à dose de cheval à partir de 1979, sous Deng Xiaoping. Et si elle n’est pas sans rappeler nos sociétés occidentales par certains aspects, elle n’est en tous les cas guère flatteuse pour les dirigeants chinois et les légions de bureaucrates plus ou moins teigneux et corrompus qui leur servent de bras armés. Si bien qu’avec Black Coal (Thin Ice), Diao Yinan délivre incidemment un satisfecit à l’acteur Jean-Pierre Daroussin qui, en 2016, au Festival de Beaune, estimait que « le film policier est souvent une occasion déguisée de faire de la politique » (Lire ICI).


D’une certaine façon, en réussissant à distribuer ses films à l’étranger à défaut d’y parvenir chez lui, Diao Yinan a fait preuve d’une pugnacité que d’autres réalisateurs chinois, craignant à raison pour leur intégrité physique et mentale, n’ont pas eue. Mais réussir ainsi à se déplacer sur le fil de ce rasoir à trois lames qu’est la censure chinoise a certainement changé le bonhomme, peut-être même rendu moins avenant et moins loquace. Ce qui explique peut-être la raideur et le côté un peu glacial du personnage sur lequel s’appesantissent certains journalistes (Lire ICI) au détriment de son cinéma. Cinéma qui mérite d’être vu, tant celui-ci, pour venir jusqu’à nous, a dû faire un sacré bout de chemin et survivre au tranchant de lames que, pour l’instant du moins, rien ne semble devoir émousser.


Samuel Bon

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