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Fin du purgatoire pour un chef-d’œuvre du cinéaste Akira Kurosawa ?

Récemment restauré, Entre le ciel et l’enfer d’Akira Kurosawa ressort en salle le 17 avril prochain. C’est l’occasion pour Ikimasu de vous inciter à ne pas oublier d’aller le voir si d’aventure il se trouvait à l’affiche d’un cinéma situé à proximité de chez vous.



Entre le ciel et l'enfer, d'Akira Kurosawa (1963). Prix du film Mainichi, Japon (1964). Prix du meilleur film et du meilleur scénario

Après une réunion houleuse et alors qu’il s’apprête à acquérir les actions devant lui permettre de devenir majoritaire au sein de la grande fabrique de chaussures pour laquelle il travaille depuis trente ans et ainsi préserver une certaine conception du travail, un homme reçoit un appel. Au bout du fil, une voix lui annonce que son fils a été enlevé et exige de lui une rançon dont le montant correspond à la somme nécessaire pour prendre le contrôle de son entreprise. Sauf que le ravisseur s’est trompé : ce n’est pas le fils du riche industriel qu’il a kidnappé mais celui de son chauffeur… C’est ainsi que débute Entre le ciel et l’enfer, un film noir, très noir, du Japonais Akira Kurosawa.


Un chef d'oeuvre méconnu en France


Si l’on songe à Rashōmon (1) ou au Sept Samouraïs (2), Entre le ciel et l’enfer est certainement, en France du moins, l’un des chefs-d’œuvre les plus méconnus d’Akira Kurosawa. Fort heureusement, cette erreur est peut-être en passe d’être réparée. En effet, récemment restauré, celui va de nouveau, à partir du 17 avril 2019, pouvoir être projeté dans les salles obscures de l’Hexagone, à tout le moins celles tenues par des exploitants sérieux ou aiguillonnés par des associations de cinéphiles pugnaces. Car c’est toujours le même problème avec le cinéma japonais, a fortiori lorsqu’il s’agit de « vieux » films en noir et blanc comme Entre le ciel et l’enfer, celles et ceux qui cornaquent les circuits de distribution, s’arrogeant ainsi le droit de juger ce qui est bon pour le public français, se montrent souvent réticents à le faire découvrir, quand ils ne font pas tout simplement de l’obstruction à sa diffusion. Une sale habitude qui nous ferait presque souhaiter de vilaines choses à tous ces gens qui privent la France de joyaux cinématographiques pour lui infliger en lieu et place une collection de daubes aussi décérébrantes que confondantes.


Un film à la fois noir et...lumineux


Pourquoi vous faudrait-il voir dès que possible Entre le ciel et l’enfer ? Si vous aimez ce qu’a pu faire Jean-Pierre Melville dans Le Cercle rouge (1970) ou Le Samouraï (1967), vous devriez le comprendre dès les toutes premières minutes de ce long-métrage. Ce film de Kurosawa, c’est du Melville mais… en mieux encore.


Du point de vue de l’ambiance, en tout cas, c’est du Melville : crépusculaire, désabusée, noire. Sauf que, chez Kurosawa, ça a lieu en plein jour, et même au soleil. C’est tellement le cas que ça en devient assez vite troublant. De beauté d’abord, d’angoisse ensuite. Tout, ou presque, précisément, se déroule en pleine lumière. Même les cloaques humains, dans lesquels croupissent d’effroyables camés décharnés dont l’apparence rappelle certaines illustrations de L’Enfer de Dante, se révèlent étrangement lumineux.


Une mise en abyme sociale


C’est du Melville donc, mais ce n’est pas que ça. D’abord parce que ça se passe dans le Japon de l’après Seconde Guerre mondiale. Un Japon dévoré de l’intérieur par un capitalisme rapace et son corollaire d’inégalités sociales difficilement justifiables, même en recourant à la philosophie politique souvent convaincante de l’Américain John Rawls (3). Mais surtout parce que là où Melville se serait probablement abstenu d’une véritable mise en abyme sociale, Kurosawa, lui, s’y adonne plus volontiers. Pas comme l’un de ces insupportables donneurs de leçons « de gauche » sur lesquels on peut toujours compter pour s’indigner au moindre pet de travers et assurer la police de la pensée, mais en artiste : en rendant visible à l’œil du spectateur ce qui doit être vu et en le laissant se faire lui-même sa propre idée.


Une dynamique dialectique


C’est autre chose que du Melville, aussi, parce que l’intrigue, structurée autour de deux parties (un huis-clos et une traque) clairement séparées par un « entracte » (l’épisode du train), insuffle une dynamique dialectique au film permettant à Kurosawa de faire osciller son spectateur, comme le nom du film y prédisposait d’ailleurs, entre deux pôles : celui du « ciel » (la demeure luxueuse du riche industriel située sur les hauteurs de Yokohama) et l’ « enfer » (les bas-fonds de cette même ville portuaire). Deux pôles entre lesquels errent des sensations, des interrogations, des non-dits et une constellation de femmes et d’hommes broyés, soumis, shootés, parfois ni morts ni vivants : morts-vivants.


Samuel Bon


(1) 1950 - Lion d’Or de la Mostra de Venise en 1951

(2) 1954 - Lion d’Argent à la Mostra de Venise en 1954 et Prix du meilleur réalisateur au Prix Jussi de Finlande en 1959

(3) John Rawls, Théorie de la justice, Seuil, coll. « Points Essais », (1971) 1997, 666 p