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Geisha : des fantasmes occidentaux à la réalité

Mis à jour : 16 avr. 2019

Les geisha japonaises stimulent beaucoup les imaginaires occidentaux. Cependant, entre les fantasmes de ces derniers et la réalité, il y a plus qu’un fossé : un gouffre. Le point avec Ikimasu.


(c) Camille Sel d'embrun - Geihsa - Peinture sur bois - avril 2019

« Geisha ». En France, une fois prononcé, ce vocable japonais a le don d’arracher à la majorité des hommes moult sourires entendus et de faire arborer à la plupart des femmes une moue de réprobation appuyée, quand ce n’est pas de dégoût. C’est que, l’affaire semble entendue, derrière ce mot ne se cacherait jamais autre chose qu’une prostituée asiatique de luxe, une sorte de « call-girl » de haut standing, le « top du top » de ce qu’aujourd’hui, à l’aide d’énièmes anglicismes maltraitant la langue française au point de la dénaturer, on nomme une « escort ».


Pourtant, à des années-lumière de ce cliché qui a la vie dure en Occident, les geisha sont plus sûrement les gardiennes d’une culture japonaise multiséculaire encore méconnue que des péripatéticiennes fardée à la poudre de riz, enchignonnées et laquées comme des canards, rompues à l’art de réveiller les verges les plus récalcitrantes afin d’en extraire des flots de foutre chaud. En effet, les activités qu’exercent les geisha constituent, plus que celle des « community manager » et autres « animateurs d’ambiance » raillés par un Philippe Muray en grande forme (1), une profession à part entière. Et, en rééditant régulièrement Maiko, journal d’une apprentie geisha (2), les éditions Picquier contribuent de façon salutaire à tailler en pièces le mythe, tenace, d’une prostituée déambulant dans les rues nippones en kimono de soie avant de se retrouver dans le plus simple appareil une fois franchie la porte de quelque alcôve à l’éclairage feutré.


Avec ce Journal, écrit d’une plume aussi légère qu’agréable à lire, illustré de magnifique photographies et agrémenté d’un glossaire bienvenu, le lecteur se retrouve vite propulsé à mille lieues des Mémoires d’une geisha (3), roman de l’écrivain américain Arthur Golden duquel on a tiré ce film éponyme (4). Un film qui n’a hélas pas peu fait pour entretenir et propager le mythe évoqué plus haut, même si, aux côtés de ces boules dites « de geisha » mais historiquement utilisées par les femmes chinoises qui les nommait « cloches birmanes » (4), la confondante propension des soldats yankees présents au Japon en 1945 à confondre l’originale avec sa (très) vulgaire copie pratiquant le sexe tarifé dans les bordels n’ayant pas été anéantis par les bombardements de l’aviation américaine avait déjà bien préparé le terrain…


A le lire attentivement, ne devient pas geisha (ou « geiko », leur « petit » nom à Kyoto, berceau historique et culturel de cette profession) qui le veut. Parmi celles qui, librement, comme Koyoshi, se décident à suivre ce qui n’est rien moins qu’un long et difficile compagnonnage semblable, en France, à celui des corporations et jurandes d’Ancien Régime, beaucoup abandonnent en chemin, alors mêmes qu’elles ne sont encore qu’apprenties (« maiko »). Ce qui explique peut-être leur nombre « ridiculement » bas de nos jours (environ 200), bien qu’en légère progression depuis quelques années…


Il faut dire que devenir une authentique geisha, la « voie de la geisha » demeurant à ce jour le meilleur moyen d’accéder à la condition de femme indépendante au sein d’un Japon demeuré profondément patriarcal, est tout sauf une sinécure. C’est, bien plutôt, un chemin de croix. Savoir à coup sûr, quand il le faut, se taire ou parler avec un niveau de vocabulaire soutenu et fort de plusieurs milliers de mots… Disposer d’une culture générale à même de tenir la dragée haute à l’équivalent local d’un Fabrice Luchini sous amphétamines… Maîtriser l’intégralité des arts japonais les plus compliqués et subtils (cérémonie du thé, arrangement floral)… Communiquer des émotions à l’aide de gestes suffisamment évocateurs pour que le visage puisse demeurer impassible, vierge de toute expression faciale… Dégager une envoûtante impression de « sophistication naturelle »…. Savoir se tenir en public… Connaître les multiples codes sociaux, celui de la plus élémentaire politesse comme celui des sphères les plus fermées, et pratiquer la courtoisie comme d’autres respirent… Ne pas pianoter sur son « smartphone » lors d’un déjeuner en bonne compagnie au restaurant… Le tout avant l’âge, chez nous, de la majorité, c’est-à-dire, dix-huit printemps révolus… Il faut être honnête : il n’y a guère d’ados, filles ou garçons, qui en seraient de nos jours capables en France.


(c) Camille Sel d'embrun - Geisha - Peinture sur bois - avril 2019

Les prétendantes à cette profession réglementée par les pouvoirs publics depuis 1779, elles, doivent y parvenir à l’issue d’une formation exigeante, mêlant travaux pratiques et théorie, observation de chaque instant et cours soutenus de culture générale . Certes, pour ce faire, elles ne sont pas seules et peuvent compter sur l’aide d’une « mère » (l’ « okâsan », la patronne du yakata, le lieu de vie où vivent entre elles les geisha et dans lequel ne sont admis que de rares hommes : ceux aptes à confectionner les habits des maikos, les otokoshi-san), de « sœurs » passées par les mêmes épreuves avant elles, parfois même de leur famille ou de leurs proches. Mais c’est surtout armées de leur volonté et de leur pugnacité qu’elles passent successivement les épreuves les conduisant de la condition d’apprentie à celle de véritable geisha accomplie.


Quoi qu’il en soit, sans l’acquisition de ce socle culturel et comportemental, elles ne sauraient satisfaire à l’obligation de « raffinement de chaque instant », au sens japonais du terme, constituant le cœur même de leur métier. Et, par conséquent, les clients qui les sollicitent, lorsqu’ils parviennent enfin à se faire recommander auprès d’elles par l’entremise de responsables des salons privés (ochaya) où elles font une représentation de leurs arts, ne paieraient certainement pas longtemps les sommes folles qu’il est d’usage de régler, quelques jours ou mois après l’entrevue, raffinement oblige, pour profiter de ces savoir-faire traditionnels dont elles sont désormais le sanctuaire. Le sanctuaire et… les continuatrices.


Samuel Bon


(1) Philippe Muray, Désaccord parfait, Gallimard, coll. « Tel », 2000, 350 p


(2) KOYOSHI de KYOTO, Maiko. Journal d’une apprentie geisha, éditions Picquier, coll. « Poche », (2016) 2018, 109 p – 8 € (prix public conseillé)


(3) Arthur Golden, Mémoires d’une geisha, (1997) 2006, Le Livre de Poche, 604 p - 8,70 € (prix public conseillé)


(4) Lire l’article d’Ikimasu : « Vous avez dit boules ‘’de geisha’’ ? »