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Kazuo Ishiguro, le plus japonais des écrivains anglais ?

Contrairement à ce que laissent à penser les consonances de ses prénom et nom, le prix Nobel 2017 de littérature Kazuo Ishiguro est citoyen britannique. Sauf que…


Kazuo Ishiguro

Stockholm, octobre 2017. Ceux qui mordicus s’intéressent encore à ce que l’on pourrait (trop) rapidement définir comme l’usage esthétique du langage écrit, attendent avec plus ou moins de fébrilité le nom du prochain Prix Nobel de littérature. Parmi eux, certains espèrent que ce sera Haruki Murakami, l’auteur d’une œuvre aussi foisonnante que percutante, riche en nouvelles et en romans d’exception flirtant souvent avec le fantastique, le bizarre, voire la science-fiction, comme par exemple 1Q84 (1) ou Kafka sur le rivage (2).


Sauf que 2017 ne sera pas l’année de la « consécration » pour celui qui, originaire de Kyoto, fut patron d’un bar de jazz dans le quartier Kokubunji à Tokyo, la capitale nipponne. Une autre fois, peut-être…


Un Anglais dans le texte


Si le 29ème Nobel de littérature n’est pas japonais, dans l’Archipel, la nouvelle est pourtant accueillie avec beaucoup de philosophie, et même d’euphorie. Pourquoi ? Parce que l’écrivain sur lequel l’Académie de Suède a finalement jeté son dévolu est certes citoyen britannique mais, aux yeux des Japonais, il est avant tout natif de Nagasaki, ville de l’île de Kyushu tristement célèbre dans le monde pour avoir reçu le 9 août 1945 l’une des toutes premières bombes atomiques… Bref, parce le prestigieux prix n’a pas totalement échappé au pays du Soleil-Levant. Ce dont se félicitent d’ailleurs le gouverneur de Nagasaki et des médias nippons dont les journalistes se ruent alors dans les librairies pour en savoir un peu plus sur celui qui, aux yeux du grand public japonais, n’est encore qu’un illustre inconnu…


Car il faut bien dire ce qui est, au moment où le nom de Kazuo Ishiguro est révélé, les romans, pourtant excellents, de celui qui est aussi un songwritter et un scénariste en vue, ne sont pas encore de ceux qui envahissent les chevets des Japonais… Et s’il est néanmoins lu et apprécié des amateurs de bonne littérature, les stocks d’œuvres de Kazuo Ishiguro dans les librairies japonaises sont alors plutôt maigres, pour ne pas dire carrément faméliques. C’est tellement le cas que, d’ailleurs, sur le coup, les journalistes de l’Archipel peinent à en dénicher quelques exemplaires, encore plus à recueillir des témoignages de lecteurs du nouveau Nobel…


Pas, ou du moins peu connu au Japon, Kazuo Ishiguro n’est toutefois pas resté longtemps l’écrivain publiant dans un relatif anonymat des romans qui, en Europe notamment, ont connu de véritables succès de librairie, à l’instar des Vestiges du jour (3), dont James Ivory a fait un film multi-oscarisé en 1994, mettant en scène un Anthony Hopkins en très grande forme. En ce sens, sa nobélisation aura eu l’immense mérite de faire découvrir aux Japonais un romancier qui, s’il a finalement fait le choix de vivre sur sa terre d’adoption et d’écrire ses livres en anglais, n’est certainement pas étranger à la culture nipponne, malgré son acculturation (très) réussie à celle de son pays d’accueil, la Grande-Bretagne. En effet, préparé par ses parents à poursuivre le reste de son existence dans un Japon au sein duquel toute sa famille devait retourner vivre à moyen terme, Kazuo Ishiguro connaît bien sa terre natale, ses codes, ses traditions.


(Les vestiges du jour, avec Anthony Hopkins et Emma Thompson - Réalisation : James Ivory - G.-B. - 1994)


Un Japonais par l’esprit ?


Une particularité qui permettrait d’avancer que, à bien y réfléchir, Kazuo Ishiguro est un éminent représentant de la littérature japonaise ? Ce qui est sûr, c’est que si Kazuo Ishiguro est lié de par ses origines, son histoire et son d’éducation au pays qui l’a vu naître le 8 novembre 1954, il ne prétend pas être un éminent représentant de la littérature nipponne, à l’instar de son contemporain Haruki Murakami ou de cette sorte d’étoile filante que fut Yukio Mishima, avant son fatidique seppuku au deuxième étage de l'École militaire du quartier général du ministère de la Défense, le 25 novembre 1970 (4). Il aurait même plutôt tendance à battre en brèche une telle idée. En effet, dans une interview donnée en 1990, il confiait à son interlocuteur qu’à s’en tenir strictement à ce qu’il avait écrit dans son premier roman, il n’y avait pas de raisons objectives de penser que l’auteur était japonais. « Si j’écrivais sous un pseudonyme, et que quelqu’un d’autre posait pour moi en quatrième de couverture, je suis sûr que personne ne dirait ‘’cet homme me fait penser à un auteur japonais’’ ».


Fausse modestie ? Volonté de ne pas être essentialisé, réduit à ses origines ? Difficile à dire. Une chose est sûr en tous les cas : si l’on ne connaît que très imparfaitement le Japon et plus imparfaitement encore sa culture traditionnelle et sa littérature, le style et le fond, so british, de son chef d’œuvre Les Vestiges du jour laisse de toute évidence à penser que ce roman est le fruit de l’immense travail d’un enfant du cru, d’un individu évoluant au sein des plus hautes sphères sociales britanniques, manifestement bien informé de leur histoire, de leurs traditions et de leurs codes.


Néanmoins, qui d’autre qu’un auteur éduqué par des parents japonais dans un foyer où l’on se préparait à retourner vivre au Japon après une brève parenthèse, familier d’une culture où « la notion d’individu » (5) n’existe pas et au sein de laquelle il est dans l’ordre des choses de s’effacer pour correspondre au rôle social que l’on a choisi de jouer dans la collectivité, pouvait, mieux que le plus britannique des britanniques, cerner avec acuité l’aliénation dont est victime le protagoniste et narrateur des Vestiges du jour, à savoir le majordome Stevens ?


Car ce que rend visible avec un brio qui force l’admiration ce roman de Kazuo Ishiguro, en illustrant concrètement que tout un chacun est susceptible, en toute liberté, de devenir étranger à lui-même de façon irrémédiable à force de jouer un rôle social, est bien le processus d’aliénation par excellence. Devenir étranger à lui-même, à en perdre son humanité et à jusqu’à passer totalement à côté de sa vie, c’est en effet ce qu’il arrive à Stevens, le fameux majordome. Pour différentes raisons, qui mériteraient de plus longs développements sans doute, celui-ci a choisi d’endosser une identité, celle que supposerait la profession de majordome, et de s’y tenir. Il revêt donc le costume de son rôle social chaque fois qu’il se trouve amené à incarner ses fonctions, pratiquement en permanence, en raison de la particularité de celles-ci. Ainsi, il joue donc presque toujours son rôle, comme une geisha qui n’ôterait jamais son kimono et ne se démaquillerait jamais, donnerait sans discontinuer aux clients qui la paient ce pour quoi ils la payent : fréquenter, non pas une femme parmi d’autres, mais réunissant les conditions requises pour être qualifiées de « personne des arts » (geisha).


Ceci étant considéré, fallait-il nécessairement, pour parvenir à un tel tour de force, que l’auteur du chef-d’œuvre qu’est ce roman fût issu d’une famille et d’une culture japonaise ? Le prétendre sans autre forme de procès serait sans doute téméraire. Il reste sans doute que l’opportunité donnée à Kazuo Ishiguro, en raison de son histoire personnelle, de prendre de la distance par rapport à son pays de naissance et d’observer d’un tout autre point de vue certains aspects de sa culture, n’a certainement pas nui lorsqu’il s’est agi, pour lui, de coucher sur le papier ce qui se trouvait dans son esprit quand il observait son pays d’adoption, l’Angleterre.


Samuel Bon


(1) Haruki Murakami, 1Q84 (3 tomes), (2009-2010) 2012, Belfond


(2) Haruki Murakami, Kafka sur le rivage, 10/18, (2002) 2007, 638 p


(3) Kazuo Ishiguro, Les vestiges du jour, Gallimard, coll. « Folio », (1989) 2017, 339 p


(4) John Nathan, La vie de Mishima, Gallimard, (1974) 1980, 313 p


(5) « HIRANO Keiichiro: "au Japon, la notion d’individu n’existe pas" », France culture, 21/01/2016, 44 mn ; https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/japon-47-hirano-keiichiro-au-japon-la-notion-dindividu-nexiste-pas