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L’ikebana, l’art japonais du dialogue intérieur

Souvent présenté comme une technique de décoration d’intérieur, l’ikebana est aussi, et surtout, l’art japonais du dialogue intérieur. Explications.


Avec le kōdō, l'art japonais d'apprécier les parfums, et la cérémonie du thé, l’ikebana, aussi appelé kadō, est l’un des trois arts traditionnels japonais, cette sorte de trinité constitutive de la culture nipponne multiséculaire. Comme la « voie du thé », cette « voie des fleurs », qu’on appelle aussi « art de l’arrangement floral », a été introduite dans l’Archipel par les moines du bouddhisme zen venus de Chine et du reste de l’Asie, au VIIème siècle de notre ère (1). Elle s’est alors rapidement incorporée au patrimoine national, au point de devenir emblématique du Japon.


Une perpétuation du Zen au travers des siècles


Originellement, la fonction de l’ikebana était liturgique, cultuelle. Celui-ci servait aux moines à mettre en valeur les bouquets apportés en offrande au pied des statues bouddhiques. Longtemps chasse gardée des seuls hommes, de préférence issus de la noblesse, l’ikebana était, paraît-il, le péché-mignon des guerriers samouraïs, qui le pratiquaient avant chaque combat pour se vider la tête et se concentrer. Ce n’est que progressivement qu’il est devenu une pratique que toute jeune fille accomplie et désireuse de trouver un époux était censée maîtriser, à l’instar de la cérémonie du thé.


Initialement très codifié, presque réglementé, il a connu une simplification bienvenue, dont l’administration française ferait certainement bien de s’inspirer… Mais s’il a de ce fait gagné en simplicité, il n’a pas pour autant perdu en profondeur, encore moins en spiritualité. Ceux qui sont passés maîtres en cet art s’accordent d’ailleurs à peu près tous à ce sujet : c’est de cette simplicité et de l’expression dépouillée et sans fioritures vers laquelle il tend tout entier que naît non seulement son potentiel contemplatif et méditatif, mais aussi sa force. Soit dit en passant, s’il n’était que simplicité et forme de décoration d’intérieur épurée à l’extrême, il ne susciterait sans doute pas l’engouement dont il est de nos jours l’objet dans le monde entier.


Car celles et ceux qui pratiquent l’ikebana ne le font pas seulement pour embellir, en l’allégeant au maximum, l’agencement ou l’ornementation d’une pièce ou d’un lieu de vie, même si l’ikebana aboutit en général à cela, ce qui est loin d’être déplaisant. Ils le pratiquent comme d’autres s’adonnent à cette méditation de pleine conscience popularisée en France par le psychiatre Christophe André, après l’avoir été aux Etats-Unis par le professeur Jon Kabat-Zinn (2). Pour réduire au silence le « bruit du monde », entamer un dialogue intérieur, méditer, penser la complexité en se concentrant sur une succession de gestes apparemment simples mais en réalité chargés de sens, symboliques.


Un art initiatique


S’il a effectivement gagné en simplicité, l’ikebana n’en demeure pas moins un art aux règles exigeantes, « en même temps » qu’une technique sans laquelle, comme le chantait Brassens pour une toute autre activité, « un don n’est rien qu’une sale manie ». C’est tellement vrai que l’on ne devient pas expert en arrangement floral après deux ou trois compositions, même prometteuses.


Comme avec la cérémonie du thé, à laquelle on peut le comparer, l’ikebana suppose à la fois patience, apprentissage, rigueur, constance et une certaine abnégation de celle ou celui qui souhaite profiter de ses bienfaits. Tout comme la « voie du thé », cette « voie des fleurs » s’arpente souvent durant de longues années, comme le faisaient naguère, sous l’Ancien Régime, apprentis ou compagnons des jurandes : aux côtés d’un Maître. Un Maître qui transmet petit à petit les secrets de son art. En ce sens, l’ikebana est fondamentalement initiatique. Il ne grandit que celui qui ne s’y adonne qu’avec obstination, régularité, persévérance, sans craindre de laisser libre cours à une faculté de la pensée de se retourner sur elle-même en vue d’examiner une idée, une sensation, une situation ou un problème : la réflexion. En somme, il n’améliore que celle ou celui qui s’y investit. En tous les cas, il suppose un investissement personnel. Un investissement qui, de l’avis de la plupart de ceux qui ont emprunté cette voie, connaît un retour, tant ce qu’il offre « en échange » - paix intérieur, beauté, détachement – n’a de nos jours pas de prix.


Un art rituelique


Objet de traités savants, l’apprentissage de l’ikebana se fait en général sur plusieurs années. Comme cette cérémonie du thé qu’enseigne sur plus d’une décennie à ses élèves Madame Takeda dans l’excellent film de Tatsushi Ōmori, Dans un jardin qu’on dirait éternel, bientôt à l’affiche des cinémas français (3). Vu sous cet angle, espérer livrer la substantifique moelle de l’ikebana en quelques lignes relève certainement de la gageure. En revanche, dire en quoi il consiste matériellement peut sans doute donner une idée plus précise de ce qui attend celle ou celui qui envisage de tâter de l’art japonais de la composition florale. Il s’agit, ni plus, ni moins, de réaliser des compositions florales exprimant son état d’esprit ou son humeur du moment en ayant toujours à cœur d’être en phase avec ce que les Anciens Grecs appelaient le « cosmos », et que l’on nommerait aujourd’hui « espace », « environnement », « nature ». A priori, rien de bien compliqué. Sauf qu’il faut le faire en observant quelques règles intangibles, sans lesquelles l’esprit de cet art serait vidé de toute sa substance : n’utiliser que trois éléments ; procéder étape par étape ; s’exprimer à l’aide de symboles ; être soi. Autant de contraintes que d’aucuns compareraient volontiers au rituel qui, historiquement, a donné naissance à l’ikebana : celui du bouddhisme zen.


Les trois éléments en question sont des tiges, dont l’une peut-être fleurie : le shin, la plus longue des branches de la composition ; le soe, la branche du milieu ; le tae ou hikae, la branche la plus courte. Des tiges devant respecter entre elles des proportions elle-même proportionnées au vase, contenant ou support qui les recevra.


Les étapes, elles, sont au nombre de quatre : celle consistant à réunir éléments, contenant et outils ; celle consistant à préparer la composition ; celle consistant à composer en tant que tel ; celle consistant, enfin, à terminer la création.


Les symboles, eux, sont associés aux éléments, couleurs et matières utilisés. Leur vocation est de permettre l’expression d’une émotion ou d’un sentiment sans faire usage des mots, mots qui trop souvent enferment, dénaturent, « trahissent » la spontanéité et peuvent même, puisque polysémiques, induire en erreur celui qui les prononce, comme celui qui les écoute ou déchiffre.


Quant à « être soi », c’est sans doute le plus vaste des programmes. Prioritairement, cela consistera à veiller scrupuleusement à ne jamais chercher à reproduire ce qui a déjà été fait, ce qui ne serait rien moins que la négation même de l’ikebana, dont la philosophie profonde consiste à exprimer sa vérité, son for intérieur, purgé de tout ce qui n’est pas soi mais hérité ou reçu de l’éducation, du milieu d’origine ou, encore, des messages publicitaires et injonctions sociales ordinaires. Plus fondamentalement, il s’agira de lâcher prise. Complètement. Un défi plus difficile à relever qu’on ne l’imagine. Et tout l’intérêt de l’ikebana est quelque part de nous ouvrir ainsi les yeux sur ce point, avant que la Faucheuse ne nous les ferme définitivement.


Samuel Bon


(1) Edwin O. Reischauer, Histoire du Japon et des Japonais (t.1 : Des origines à 1945), Seuil, Coll. « Points Histoire », (1973) 2014, pp 88-90


(2) Emilie DUMON, Bruno BUCHER, La méditation, une nouvelle thérapie, 2017, Belin-Humensis Arte éditions, pp 7-46


(3) 2018. Durée : 1 h 40. Sortie nationale prévue le 10 juillet 2019