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Le Conte de la princesse Kaguya : une estampe animée d’amicales intentions

Associé et rival de Hayao Miyazaki, le vétéran des mythiques studios Ghibli, Isao Takahata s’est attaqué à un classique de la tradition orale nippone : « Le conte du coupeur de bambou », écrit au Xème siècle, celui du Japon féodal, par une courtisane impériale, Murasaki Shikibu.


A l’heure du réalisme à tout crin, y a-t-il encore quelque place en ce bas monde pour ces « récits d’aventures imaginaires destinés à distraire » (1) que sont les contes ? Se trouve-t-il encore quelqu’un qui, à l’instar de Bruno Bettelheim, oserait affirmer que les contes « ont infiniment plus de choses à nous apprendre sur les problèmes intérieurs de l’être humain et sur leurs solutions, dans toutes les sociétés, que n’importe quel autre type d’histoires à la portée de l’entendement de l’enfant » (2) ? Si l’on ne parierait pas là-dessus, une chose semble relativement sûre : au Japon, il existe manifestement un homme enclin à penser que, « à force d’avoir été répétés pendant des siècles », de s’être affinés et chargés de significations aussi bien apparentes que cachés (2), des contes comme celui « du coupeur de bambou », que « tous les enfants japonais et leur parents connaissent » (3) méritent d’être remis au goût du jour.


Cet homme, de qui s’agit-il ? De l’un des plus talentueux cinéastes japonais : du défunt Isao Takahata, auteur très remarqué du Tombeau des lucioles et de Mes voisins les Yamada. Et qui, avec son film d’animation, Le Conte de la princesse Kaguya (4), a terminé en beauté une carrière de réalisateur pour le moins hors du commun.


De cette histoire d’un paysan découvrant un bébé à l’intérieur d’une tige de bambou, que sa femme et lui décident de recueillir et d’élever comme si c’était leur enfant, avant de se mettre en tête d’en faire une princesse, Takahata aurait très bien pu tirer un « simple » dessin animé, allant « dans le sens de l’animation actuelle », reposant sur « toujours plus de détails et de véracité » (3). Il a au contraire choisi de lui donner une forme pour le moins surprenante, à mi-chemin entre l’aquarelle et le graphisme du très poétique Ernest et Célestine (5).



Un choix judicieux ? Parlons net : le caractère d’estampe animée de ce film – sa forme - donne une incroyable vigueur à ce conte encourageant le jeune enfant à résister aux injonctions de son entourage, famille ou milieu social, et à suivre sa propre voie. En tout cas, qu’il s’agisse de tracés d’esquisse irréguliers et crayonnés ou des gros traits apparents utilisés lors de la course effrénée de la princesse pour rejoindre la forêt de son enfance – un passage d’une intensité émotionnelle rare -, les choix formels de Takahata servent prodigieusement l’ode à la libération de soi que constitue son magnifique film.


Un film qu’il faut voir et qu’il faudrait surtout faire voir à celles qui seront les femmes de demain : les petites filles d’aujourd’hui. Pour leur donner dès leur plus jeune âge une envie pour le moins vitale et essentielle : devenir elles-mêmes, pour elles-mêmes. Et, surtout, un film qui donne envie de connaître les autres contes japonais, les fameux otogizôshi, pour l’heure encore peu disponibles en France, même si quelques remarquables traductions permettent d’en appréhender aujourd'hui la sagesse (6).


Samuel Bon


(1) Dictionnaire Le Robert.


(2) Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, Pocket, (1976) 2013, pp 16-17


(3) Stéphane Jarno, Télérama n°3363, 25.06.2014, p 59


(4) 2014. Durée : 2 h 17.


(5) 2013, de Benjamin Renner, Vincent Patar et Stéphane Aubier. Durée : 1 h 17


(6) Contes japonais, L’école des loisirs, (2004) 2018, 128 p