• IKIMASU

Le taïko, une musique littéralement…percutante

Depuis les années 1960, cette musique s’est profondément renouvelée et a même gagné ses lettres de noblesse au niveau mondial.



Si, par définition, tous les mélomanes adorent la musique, tous n’aiment pas forcément celle recourant aux percussions, ces instruments de musique dont le son est émis lorsque l'instrument est frappé, secoué ou gratté. Ainsi, et malgré toute la bonne volonté du monde, ils ne pourront réserver qu’un accueil plus que mitigé à des artistes tels que Guem, percussionniste algérien de génie, dont l’album Percussions Africaines (1973), sur lequel on trouve le morceau culte intitulé « Le serpent », est pourtant une merveille sonore.


Pourquoi ? Tout simplement parce qu’une telle musique a des effets sur le rythme cardiaque et que leur cœur, peut-être plus sensible que d’autres à ce type de vibrations sonores, ne peut la supporter plus de quelques minutes.


Car les percussions, c’est désormais bien connu, ont un impact plus ou moins supportable sur notre métabolisme, plus ou moins entraînant, plus ou moins agréable. S’en apercevant, des militaires ont d’ailleurs exploité ce qui, en temps de conflit armé, peut devenir un atout stratégique appréciable. On l’oublie souvent en effet, la musique, surtout quand elle naît de percussions, est difficilement dissociable de cet « art de la guerre » si bien décrit dans un court traité, attribué à un général chinois connu sous le nom de Sun Tzu (1). Dès le Japon pré-féodal, par exemple, les chefs de clans recourraient volontiers à des tambours arrivés dans l’Archipel depuis l’Asie continentale, aux alentours de 10 000 à 300 avant J.-C. Et pas que pour communiquer avec leurs alliés, comme l’auraient fait une tribu amérindienne dans un épisode de Lucky Luke avec, cette fois, des signaux de fumée. Plutôt pour remonter le moral des guerriers sur le front, voire les encourager à triompher haut la main de leurs adversaires durant les combats.


Une utilisation que l’on peut certes déplorer mais qui, paradoxalement, a permis auxdits tambours, communément désignés à l’aide du vocable taïko, de devenir des instruments pour le moins typiques du Japon et de son théâtre ( ou kabuki) mais, et surtout, aussi le socle d’une musique qui, popularisée par le musicien et chef d’orchestre Eitetsu Hayashi ou le groupe Kodô, jouit désormais d’une renommée mondiale loin d’être imméritée.



Eitestu Hayashi


Un instrument mais pas que


A la base le terme japonais, de taïko signifie littéralement « tambour » ou « gros tambour ». Au niveau mondial, il sert désormais à désigner une famille de tambours appelés wadaiko au Japon, composée de plusieurs rejetons – les Byō-uchi-daiko, les shime daiko, les tsuzumi, les nagado-daiko – qui ont tous en commun d’être formés d’un socle de bois () sur lequel on a tendu une peau d’animal (vache, cheval, daim) à l’aide de fixations métalliques (byo) ou de cordes (nawa) et qui, percutée à l’aide de baguettes ou de (grosses) mailloches, produiront des sons plus ou moins graves.


Par extension, le mot sert aujourd’hui à qualifier à la fois la musique et la performance scénique accomplie par ceux qui la jouent. Car, sur scène, jouer du taïko est devenu une véritable performance que les Japonais ne sont plus les seuls à priser, même s’ils en sont, notamment au printemps, les adeptes les plus fervents (2).


Un genre musical et scénique à part entière


Si l’on peut jouer de l’un de ces tambours en soliste, c’est désormais en groupe que se pratique le taïko. Ce qui lui donne une toute autre dimension encore.


A la base, s’adonner seul à cet instrument nécessite un investissement physique conséquent, en raison du poids des mailloches servant à percuter les plus gros tambours, des mouvements qu’il faut accomplir pour les faire aller et venir sur la peau. En groupe, il ne faut rien moins qu’être athlétique. En effet, la synchronisation parfaite avec le reste de la troupe suppose une endurance physique hors du commun. A ce titre, les joueurs de taïko ne font pas, comme les jazzmen, que sculpter le silence. Ils sculptent aussi leurs corps. C’est d’ailleurs à l’issue d’une formation exigeante et rappelant par certains aspects le compagnonnage européen, à tout le moins l’apprentissage d’un art martial, qu’on devient (ou pas) membre d’un kumi-daiko tel que Kodô, un « ensemble de tambours » professionnel. Une spécificité qui se conçoit une fois que l’on a vu en quoi consistait un « concert » de taïko sur scène. En effet, pour parvenir au degré de perfection scénique et sonore qui est l’objectif de ces groupes, il faut avoir plus que le rythme dans la peau et une bonne maîtrise technique de son instrument. Il faut « devenir le tambour », comme l’explique très bien un musicien confirmé dans un documentaire consacré au Japon (2).



Le kumi-daiko Kodo


Ne plus se dissocier de son instrument, tout en communiant avec le tout – l’ensemble de tambours – dont on est la partie. Une capacité qui, outre le travail, les sacrifices et l’oubli de soi qu’elle suppose, n’est pas donnée à tous, ne peut que s’acquérir après des années de pratique et une volonté à toute épreuve et, à bien y penser, très… militaire. Sauf qu’il ne s’agira plus, dans ce cadre, de faire la guerre et de vaincre un ennemi, mais de conquérir un public en partageant avec lui des émotions suscitées par un rythme et des sons particuliers.


Une batterie d’émotions


Si la musique à base de percussions a une incidence sur le rythme cardiaque, elle peut également en avoir une sur nos « états d’âme ». Ne dit-on pas en effet, lorsque l’on sent que l’on tombe amoureux, que l’on a « le cœur qui bat la chamade » ?


Connaissant cette vertu du rythme produit par les sons de leurs tambours, les joueurs de taïko, en accélérant ou décélérant, en faisant plus ou moins de place au silence, font aussi naître chez ceux qui les écoutent et les voient sur scène toute une batterie d’émotions.


Il suffit, pour s’en convaincre, de se confronter, les yeux grands ouverts ou fermés, à la pulsation d’un spectacle de taïko. Lorsque l’on n’a pas de contre-indications cardiaques, c’est un plaisir de se laisser dériver, comme un voilier, entre deux tempêtes sonores, d’un îlot de sensations paradisiaques à un continent d’impressions inconnues.


Samuel Bon


(1) Sun Tzu, L’art de la guerre, Flammarion, Champs, 2007, 256 p. D’après l’historien chinois Ssu Ma Ch’ien, ce traité aurait été écrit dans les dernières années du VIème siècle avant Jésus-Christ. Depuis des travaux, dont ceux du spécialiste d’histoire militaire Samuel B. Griffith, mettent en doute cette datation et avancent qu’il est matériellement impossible que ce livre ait été écrit avant le IVème siècle avant Jésus-Christ. En résumé, difficile de dire quand l’ouvrage a effectivement été rédigé et publié.


(2) Jean-Hubert Martin, Japon, le retour aux sources, 2016, France, 51 mn