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Le vent se lève : à couper le souffle

Selon les propres déclarations d’Hayao Miyazaki, faites avant la Mostra de Venise de 2013, Le vent se lève (2013) devait rester dans l’histoire du cinéma d’animation comme son dernier long-métrage. Il se pourrait toutefois, n’ayant pas cessé de dessiner depuis qu’il est officiellement à la retraite et préparant même avec son fils de nouveaux films (1), qu’il en aille autrement. En attendant, bref retour sur un film unanimement salué par la critique lors de sa sortie, il y a déjà six années.


Au Japon, on ne plaisante pas avec le récit national, le récit patriotique de l’Archipel et de son peuple, savamment édifié par les pouvoirs publics, colporté par un système scolaire sous l’étroite surveillance des autorités (2). On plaisante d’autant moins à son propos depuis que Shinzo Abe, conservateur et nationaliste (3), est Premier ministre. La NHK, l'entreprise publique qui gère les stations de radio et de télévision du service public japonais, sorte de Pravda nipponne, ne s’y risque en tout cas pas. Tout comme ne s’y risquent pas trop non plus les musées nationaux, peu diserts sur certaines périodes de l’histoire du Japon (2).


Parmi ces périodes « sensibles », il en est une, celle de l’expansionnisme des années 1920-1930, qu’il est particulièrement souhaitable d’évoquer le moins possible. En l’abordant dans ce qui selon ses propres dires devait être son dernier long-métrage, Hayao Miyazaki aurait-il donc souhaité faire ostensiblement un pied de nez au pouvoir politique, à défaut d’un autre geste plus évocateur encore ? Difficile à dire. Toujours est-il que Le vent se lève ne craint pas de parler de ce Japon de l’Entre-Deux-Guerres mondiales. Et s’il le fait de manière moins provocatrice que L’Empire des sens du réalisateur Nagisa Oshima (4), qui scandalisa ses contemporains d’alors pour avoir montré en creux la dictature sous le joug duquel se trouvait la société japonaise durant ces années autant que pour son caractère ouvertement pornographique, Miyazaki ne se gêne pas pour rappeler aux Japonais d’aujourd’hui ce que put être leur passé à un moment donné. Il faut dire qu’en faisant le choix de narrer la vie de Jiro Horikoschi, l’inventeur du « bourreau de Pearl Harbor » (5) et du « cercueil des kamikazes » (le fameux avion Zéro), difficile de faire autrement…


Ceci étant dit, Le vent se lève s’attèle moins à disséquer les responsabilités des uns et des autres dans ce qui fut l’un des moments les moins attrayants du Japon qu’à interroger sur ce que signifie le verbe « vivre ». Ce n’est d’ailleurs sans doute pas pour rien que le réalisateur et dessinateur a placé son plus mélancolique film d’animation sous le patronage de l'écrivain français, Paul Valéry. En choisissant de l’intituler du début du vers ouvrant la dernière strophe du poème (6) Le cimetière marin (« Le vent se lève !... Il faut tenter de vivre ! »), quelle pouvait bien être son intention, sinon de nous inciter à réfléchir à ce que c’est que « vivre » dans un monde dont le sens, s’il en a un, nous échappe la plupart du temps ?


S’il pose donc plus de questions qu’il n’incrimine son pays pour le passé qui fut le sien, Miyazaki s’interroge peut-être aussi sur ce que fut sa vie. Comme l’ont bien remarqué certains critiques (4), l’histoire que raconte Le vent se lève n’est pas sans lien avec celle du Maître de l’anime. D’abord, c’est de notoriété publique, Miyazaki a toujours été attiré par tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une machine volante. Peut-être parce que son propre père, à défaut d’en être l’inventeur, fabriquait des pièces détachées pour le fameux avion Zéro. Ensuite, sa mère était tuberculeuse, comme l’est l’épouse de Jiro Horikoschi dans Le vent se lève. Enfin, le nom du studio qu’il a fondé avec Isao Takahata (5), Ghibli, est un mot qui en Lybie sert à désigner le Sirocco, vent du désert aussi connu que le Mistral sous nos latitudes.


Est-ce à dire que Le vent se lève est essentiellement autobiographique, voire testamentaire ? A prendre compte ses déclarations de 2013, ce n’est pas impossible. Mais sonder les reins et les cœurs est toujours une entreprise délicate. Aussi, l’affirmer serait sans doute téméraire. En revanche, une chose est peu douteuse : si l’on souhaite approcher la vérité d’Hayao Miyazaki, on peut difficilement faire l’impasse sur Le vent se lève tant celui-ci aborde des variables importantes de son équation personnelle. Et d’autant moins qu’il y a peu de raisons objectives de le faire. En effet, succession d’images somptueuses et parfois troublantes, Le vent se lève est avant toute autre considération psychologisante une œuvre que l’on peut qualifier sans hésiter de sublime.


Samuel Bon


(1) Lire ICI


(2) Jean-Marie Bouissou, Les leçons du Japon. Un pays très incorrect, Fayard, 2019, pp 147-177















(3) Interview d’Edouard Pflimlin, « Japon : aux racines du nationalisme de Shinzo Abe », Géopolis, 27.07.2016


(4) 1976. Durée : 1 h 50


(5) Jean-Philippe Tessé, « Vivre », Cahiers du cinéma, janvier 2014, n°696, pp 8-9


(6) Recueilli dans Charmes (1922)