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Les Belles Endormies de Kawabata : tout sauf soporifique

Mis à jour : 7 avr. 2019

Premier écrivain japonais à avoir obtenu, en 1968, le prix Nobel de littérature, Kawataba est l’auteur de plus de 400 titres de fiction (romans, nouvelles, etc.). Parce qu’il s’agit d’une bonne porte d’entrée sur cette œuvre immense, Ikimasu vous propose de découvrir Les Belles endormies, son chef d’œuvre tardif, publié en 1961.



Sept ans avant de recevoir le Prix de Nobel de littérature à Stockolm, KAWABATA Yasunari publie l'un de ses chefs-d'oeuvre, Les Belles endormies (1961)

Se peut-il qu’un jour ait existé, au Japon ou ailleurs, un endroit semblable à celui que dépeint de façon impressionniste l’écrivain japonais Kawabata dans Les Belles Endormies ? Se peut-il que, sur cette planète, un lieu ait pu permettre à des vieillards au bout du rouleau de dormir auprès de très jeunes filles, aussi vierges que nues, préalablement anesthésiées à coup de drogues pour ne garder aucun souvenir de cette expérience à leur éveil le lendemain ? Difficile à dire, tant peut le laisser à croire le réalisme avec lequel Kawabata décrit la demeure au sein de laquelle son protagoniste, Eguchi, passe cinq nuits avec six de ces belles endormies.


Ce qui est plus évident en revanche, c’est que celui qui n’a manifestement pas volé le tout premier Nobel de littérature attribué à un Japonais, en plantant un tel décor, a su trouver comment accrocher son lecteur pour que celui-ci lisent intégralement Les Belles Endormies, malgré le dégoût que suscite, dès les premières pages, la description de ce qui semble constituer l’ordinaire de cette maison d’un genre très spécial.


Ce qui est non moins évident, aussi, c’est qu’une fois lu ce court roman, sans véritable début ni fin, le lecteur, surtout si c’est la première fois qu’il se trouve confronté à un écrivain japonais classique, se sentira certainement tout chose, à la fois émerveillé et embarrassé, peut-être même gagné par une impression d’étrangeté. En réalité, rien de plus normal. La rencontre avec la littérature japonaise n’a souvent d’autre effet que celui d’un choc sur le non initié, qui jusqu’alors s’est cantonné à frayer dans les eaux balisées de sa culture d’origine. Car si elle n’en est pas moins littérature, tout, ou presque, distingue cette dernière de celle à laquelle nous sommes habitués sous nos latitudes : des codes propres, un arrière-fond spirituel rétif au rationalisme cartésien, à l’utilitarisme benthamien, à l’empirisme humien, bref à la logique profonde de ce que l’on peut rapidement appeler l’ « Occident » (2). En outre, exprimée dans une « langue agglutinante » (3) elle-même très particulière - le Japonais -, et ne nous parvenant de ce fait jamais, en vertu de cette célèbre paronomase italienne selon laquelle « traduire, c’est trahir » (Traduttore, traditore ), que dénaturée, elle conserve toujours quelque chose de fondamentalement bizarre, même si cette impression finit par s’estomper une fois l’habitude prise de se plonger dans les œuvres littéraires japonaises.


Que ce soit en raison du sujet spécifique du roman ou de la singularité de la littérature dont ce dernier est l’un des plus purs produits, il est dans l’ordre des choses que le lecteur ressorte troublé de sa lecture des Belles endormies. Pas la peine, donc, de s’y attarder. Que reste-t-il à ajouter à ces lignes, dès lors, pour donner l’envie de tenter l’expérience esthétique et littéraire que recèle une telle lecture, sans craindre de trop en dire et, par conséquent, gâcher le plaisir du potentiel lecteur ? Peut-être ceci : comme tout écrivain digne de ce nom, Kawataba, n’en déplaise à son ami Mishima (4), interprète le monde selon sa sensibilité propre. Cette interprétation, qui n’est jamais donné de but en blanc, est sculptée avec subtilité grâce à cet éminemment outil de l’écrivain qu’est le style, mais aussi avec une technique qui, utilisée en peinture, a rendu célèbres Claude Monnet, Camille Pissaro, Pierre-Auguste Renoir et bien d’autres, plus connus sous le nom d’ « impressionnistes ». En effet, au lieu de procéder à l’ « occidentale » pour dire à son lecteur ce qu’il a vu de l’épreuve que constitue la vieillesse pour un homme que la vie quitte peu à peu, Kawataba recourt à ce que l’on pourrait appeler un impressionnisme littéraire. Un impressionnisme littéraire d’autant plus efficace que la netteté de l’image mentale d’ensemble qu’il laisse dans l’esprit du lecteur s’accroît une fois refermé le livre contenant Les Belles Endormies.


Samuel Bon


(1) Yasunari Wabata, Les Belles Endormies, Le livre de poche, (1961) 2018, 122 p


(2) Roger-Paul Droit, L’Occident expliqué à tout le monde, Seuil, 2008, 112 p


(3) Jean Montenot, « Kawataba Yasunari », L’Express, 01.05.2011

http://www.lexpress.fr/culture/livre/kawataba-yasunari_996150.html


(4) MISHIMA Yukio, in Le voyageur éternel : l’œuvre de M. Kawabata (1956), cité par Gérard Siary dans son commentaire du Pavillon d’Or de Yukio Mishima, Gallimard, « Foliothèque » n°171, pp 58-59