• IKIMASU

Les Japonais sont-ils toujours rétifs aux contacts corporels ?

L’image d’Epinal selon laquelle les Japonais seraient rétifs aux contacts corporels est bien ancrée dans les esprits européens. Elle mérite peut-être d’être écornée.



Des Japonais dans le métro de Tokyo


Dans un ouvrage sur Le langage du corps et la communication corporelle datant de 1993 (1), Marc-Alain Descamps, philosophe et psychologue, faisait remarquer que les manières d’entrer en contact varient d’une culture à l’autre. Une donnée que ses lecteurs gagneraient à bien garder en tête au moment d’établir une bonne communication avec un interlocuteur aux us et coutumes différents des leurs. Après plusieurs considérations sur les « Arabes » et les « Américains », celui-ci en venait aux Japonais. Ceux-ci, écrivait-il, « n’ont pas du tout les mêmes modes de contact que les Occidentaux ». Par exemple, ajoutait-il, « en public, les Japonais se montrent très réservés : il n’y a pas de serrement de mains et peu de contacts corporels ».


En public, oui


Si l’on fait abstraction du métro de Tokyo, où l’entassement des usagers dans les wagons, encouragé par des pousseurs en gants blancs, semble désormais dans l’ordre des choses… Et si l’on excepte aussi, dans les bains collectifs publics, l’habitude qu’ont les Japonais de se baigner aux côtés d’hommes et de femmes qu’ils ne connaissent ni d’Eve ni d’Adam, dans le même costume que ces deux personnages bibliques, c’est-à-dire complètement nus… Ce n’est pas complètement faux. Toute personne ayant eu un jour affaire à des Japonais, en France ou dans l’Archipel nippon, ne trouvera certainement pas grand-chose à redire à ces considérations de Marc-Alain Descamps. En public, il est en général préférable de conserver une sorte de distance raisonnable entre son corps et celui de son vis-à-vis japonais. Se montrer tactile avec lui étant hautement susceptible de jeter un froid polaire, il est également préférable de ne pas tenter l’expérience.


En privé, beaucoup moins…


En privé, en revanche, la distance corporelle entre femme et homme n’est pas forcément de mise. En outre, passé le seuil de la chambre à coucher d’un couple, « légitime » ou non, l’union exaltée des corps semble même une pratique élevée au rang d’art par les Japonais. C’est en tout cas ce que l’on peut se dire en lisant Le secret de la petite chambre, un recueil de deux nouvelles particulièrement ardentes et datant vraisemblablement des années 1920 (2).



Qui sont les auteurs de celles-ci ? Difficile à dire, une fois la très intéressante préface qui les précède lue. Et, au fond, le savoir importe sans doute moins que la lumière crue que celles-ci jettent sur l’art de faire l’amour à la japonaise. Car, à bien y réfléchir, c’est bien cela que montre ces nouvelles : pour les Japonais, au tout début du XXème siècle du moins, l’étreinte sensuelle est manifestement une discipline dans laquelle s’impliquent totalement ceux qui se laissent aller à la pratiquer. En effet, à l’opposé de ce qui prévaudra jusqu’au début des années 1980 en Europe ou aux Etats-Unis, où l’accouplement, essentiellement à visée procréative, aboutit massivement à ce que de nombreuses femmes ne connaissent jamais d’orgasme au cours de leur vie sexuelle – ce qu’établiront avec une régularité de métronome de confondantes enquêtes sur la sexualité (3) -, pour les Japonais, la jouissance de chacun des partenaires durant le (ou les) rapport(s) semble être l’étalon permettant d’attester de la qualité d’une relation sexuelle. Ce qui expliquerait que, tandis que le cunnilingus est encore sous d’autres cieux un mot latin dont on peine à comprendre le sens, les Japonais, eux, se révèlent prompts à le pratiquer, en maestros qui plus est.


Ceci étant dit, ces nouvelles rédigées dans un style particulièrement élégant suffisent-elles pour se faire une idée précise de la façon dont les Japonais envisagent en toute occasion l’abolition de la distance corporelle dans la sphère la plus intime qui soit ? L’affirmer serait sans doute péremptoire. En revanche, une chose est sûre : à les lire, en privé, les Japonais sont certainement capables de se montrer bien moins réservés qu’en public et même… plutôt désinhibés. De cela, maints romans (4) et films (5) témoignent par ailleurs. Et, de ce point de vue-là en tout cas, s’ils se distinguent des autres nationalités, ce n’est certainement pas par leur refus de tout contact corporel. Au contraire…


Samuel Bon


(1) Marc-Alain Descamps, Le langage du corps et la communication corporelle, PUF, coll. « Psychologie d’aujourd’hui », 1993, 254 p


(2) Le secret de la petite chambre, éditions Picquier, (1994) 2019, 134 p, 6,50 € (prix public conseillé)


(3) Sur ce sujet, lire, notamment, La femme du voisin, de Gay Talese, paru dans la collection « Points » des éditions du Seuil, (1975) 2016, 598 p


(4) Par exemple : Eimi Yamada, Amère volupté, éditions Picquier, 1994, 96 p


(5) Nagisa Ōshima, L’Empire des sens, 1976.