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Les évaporés du Japon, le côté sombre du pays du soleil levant

Pays fascinant à maints égards, puissance économique mondiale au rayonnement culturel intense, le Japon comporte néanmoins un côté sombre, abordé dans une enquête passionnante, menée tambour battant par une journaliste et un photographe français.





Dans ses Mémoires (Vivre ses choix, Lafont, 1991, 556 p), le juriste français Léo Hamon écrivait qu’on ne peut véritablement se faire une idée de la nature d’une société qu’en observant la façon dont elle traite ses marges, c’est-à-dire celles et ceux qui ne s’y mêlent pas, s’en trouvent exclus, qu’il s’agisse ou non d’un choix volontaire de leur part. Si tel est bien le cas, appréhender avec lucidité la société japonaise suppose alors d’examiner comment cette dernière se comporte avec ses « marginaux » : les exclus ; les invisibles ou « invisibilisés » (1) ; les « outsiders » (2) ; celles et ceux qui se trouvent appréhendés comme « pathologiques » au regard d’une certaine « normalité » (3).


Sauf que le faire se révèle vite très délicat. En effet, si les documents de toute sorte en langue française dédiés au Japon ne manquent pas, ceux abordant cette question, celle des marges de la société nippone, sont finalement assez rares. Des articles, des ouvrages, des films et des documentaires soulèvent bien parfois le voile (pudique) derrière lequel elles sont dissimulées, cantonnées, cachées. Néanmoins, ils sont presque aussi marginaux que les sujets qu’ils traitent. Tant et si bien que, pour l’essentiel, le « pays du Soleil Levant » n’apparaît jamais autrement que sous un jour printanier et comme une terre d’exception sur laquelle, si tout ne saurait être parfait et si quelques étranges lubies semblent parfois s’emparer de ses habitants, il fait très bon vivre.


Une société violente et impitoyable pour ses marges


Or, la société japonaise est bien plus contrastée que l’image que l’on peut s’en faire, en raison d’obstacles culturels et linguistiques, ainsi que du prisme médiatique déformant au travers de laquelle elle parvient jusqu’à notre esprit. Et ceci, la passionnante enquête sur le phénomène des disparitions volontaires du Japon menée par la journaliste Léna Mauger et le photographe Stéphane Remael (Les évaporés, Les arènes, 2014, 259 p) nous en avisent particulièrement bien.


Tous deux partis sur les traces des « évaporés » du Japon, ceux-ci sont revenus avec, dans leur besace, une photographie donnant à voir l’archipel nippon sous un autre jour, plus lugubre que celui l’éclairant habituellement. Et, pour tout dire, ce portrait en clair-obscur qu’ils nous tendent, s’il n’est pas de nature à nous faire définitivement prendre en grippe le Japon, a l’immense mérite de nous le faire aimer ce pays pour ce qu’il est : ni pire, ni meilleur qu’un autre ; aussi dur, violent et injuste avec ses marges que la France l’est avec celles et ceux qui s’écartent par trop de ses normes sociales actuellement en vigueur. Car, au Japon, celles et ceux qui diffèrent d’un mode de vie érigé en modèle dont il vaut mieux ne pas s’éloigner sont traités d’une façon d’autant plus impitoyable qu’elle ne se déploie pas directement mais, au contraire, insidieusement, par l’entremise des mots qu’on ne dit pas, par une sorte d’omerta, une invisibilisation à marche plus ou moins forcée et une réprobation silencieuse, diffuse et, souvent, intégrée sous la forme d’un sentiment de culpabilité par ceux-là même qui la subissent. En effet, « la tête du clou qui dépasse » est rapidement enfoncée, pour ne pas dire écrasée par le marteau social que demeure, à chaque instant, la collectivité des inclus du système nippon : celles et ceux qui ont choisi avec plus ou moins d’entrain de participer au combat, d’ « accepter les règles du jeu, les maîtriser pour les moins subir » (Wolfgang Herbert, sociologue).


De fait, les johatsu, ces « évaporés » nommés ainsi en référence à la propension de nombre d’entre eux à venir se dépouiller dans les vapeurs sulfureuses des onsen (les bains publics japonais) de leur passé de faillis ou de « loosers » avant de « renaître » ailleurs dans l’indifférence totale, sont rien moins que des parias. Au mieux, « un sujet tabou ». Comme le sont les burakumin (littéralement : « les gens des hameaux spéciaux ») qui, comme les Intouchables en Inde, sont, depuis le Moyen-Âge, une sorte de caste située au plus bas dans l’inconscient collectif nippon. Comme le sont, également, les étrangers qui, lorsqu’ils ne se cantonnent pas à des activités touristiques, gagneraient certainement à ne pas s’éterniser au Japon (4), ne serait-ce que pour ne pas tester le sens, somme toute limité, de l’hospitalité japonaise... Et si les otaku, ces individus habités par une passion, repliés sur eux-mêmes et leur monomanie, se projetant dans un sorte de monde parallèle afin de fuir celui de la société japonaise, sont mieux tolérés, ils n’en sont pas moins raillés, fuis, perçus, eux aussi, comme des cas pathologiques.


La solitude ou la mort


A lire Léna Mauger et Stéphane Remael, il ne fait vraiment pas bon différer de la norme au Japon. C’est tellement le cas qu’une fois leur livre refermé, il devient évident que, pour la femme ou l’homme refusant de suivre la route principale, celle qui n’admet que conformisme social et course illusoire à la promotion et à la réussite par un travail sans fin, il n’y a guère d’issue : « la solitude pour rançon d’une liberté sauvage ». La solitude ou… la mort, en bas des falaises de Tojimbo, dans la préfecture de Fukui. Des falaises « célèbres pour leur taux de suicide record », au-dessus desquelles ne s’hasardent, en dehors des candidats à la délivrance d’une souffrance devenue insupportable, que quelques altruistes, à l’instar de cet ex-policier (Yukio Shige) et de cette cuisinière pleine de tendresse (Misako), essayant tant bien que mal de raccrocher à la vie âmes en peine et désespérés, parfois avec succès, sans jamais perdre de vue que « si les gens choisissent de disparaître », dans tous les sens du terme, « c’est d’abord parce que quelque chose ne fonctionne pas » au Japon, et « que personne n’y fait rien » (Yukio Shige). Une façon de dire les choses assez typique du Japon, à la fois pudique et empreinte d’une distance polie.


Samuel Bon


(1) Selon l’acception de ces termes dans La France invisible, sous la direction de Stéphane Beaud, Joseph Confavreux, Jade Lindgaard, La Découvert/poche, (2006) 2008, 647 p


(2) Dans le sens retenu par le sociologue Howard S. Becker, dans Outsiders. Etude de sociologie de la déviane, éditions Métaillé, (1963) 2001, 248 p


(3) Dans le sens retenu par Georges Canguilhem dans sa thèse de doctorat en médecine, Le normal et le pathologique, PUF, Coll. « Quadrige Grands textes », (1943) 2010, 224 p


(4) « Terre d’écueil », Japon Infos, mars 2019, n°17, pp 1-3