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Shōhei Imamura, le pornographe du cinématographe

Mis à jour : 3 mai 2019

Restauré récemment, Le Pornographe de Shōhei Imamura est désormais projeté dans certaines salles. Conseil d’Ikimasu : courrez le voir si, par extraordinaire, il était à l’affiche près de chez vous.



Autant prévenir d’emblée celles et ceux qui, en faisant le choix de voir Le Pornographe de Shōhei Imamura (1), s’imagineraient avoir l’occasion de se rincer tranquillement l’œil sous couvert d’un alibi en béton, celui de parfaire leur connaissance des classiques du cinéma japonais : c’est un très mauvais plan. Les corps dénudés sont rares, pour ne pas dire rarissimes, dans Le Pornographe. Et quand apparaît une poitrine féminine à l’écran, celle-ci n’a rien, mais alors rien du tout, d’excitant. Si tant est, troubles psychiques mis à part, que l’on puisse se retrouver excité à la simple vue d’une poitrine sur un écran, quel qu’il soit…


Bref, le long-métrage de Shōhei Imamura, dont on oublie souvent le sous-titre (« Introduction à l’anthropologie »), n’a rien d’érotique et encore moins de « porno chic » (2). Il est même plutôt glauque. Pour être franc, son effet sur la libido d’un homme à peu près équilibré est certainement bien plus proche de celui du bromure que de celui de quelque substance prétendument aphrodisiaque…


Les dessous filmés ne sont pas ceux que l’on pourrait croire…


S’il n’est pas érotique ou excitant, il est en revanche bien pornographique. Du moins si l’on entend par ce dernier terme une activité consistant à représenter (par écrits, dessins, peintures, photos, images) des choses obscènes. Et si, bien sûr, l’on entend par le mot « obscène » ce qui est de nature à blesser la délicatesse. En effet, tout le film de Shōhei Imamura, du point de vue de l’éthique la plus basique, est particulièrement blessant. En montrant les ravages de l’introduction, sous la houlette des Etats-Unis d’Amérique, d’un capitalisme effréné dans une société qui n’y était pas préparée – la société japonaise de l’après Seconde Guerre Mondiale -, Le Pornographe ne donne pas à voir des êtres grandis par une foudroyante croissance économique et l’instauration d’une démocratique libérale, mais une meute de bêtes aux bas instincts, plus proches de la horde primitive décrite par Sigmund Freud dans Totem et Tabou (3) que du « peuple de dieux » évoqué par Jean-Jacques Rousseau dans le livre III de son Contrat social (4). Pour tout dire, les hommes y apparaissent comme une version nipponne des Crocodiles dessinés par Thomas Mathieu (5) ou des porcs balancés sur le net après la création du fameux hashtag par la journaliste Sandra Muller dans le sillage de l’Affaire Harvey Weinstein (6). Shōhei Imamura aurait voulu faire un portrait au vitriol des mœurs du Japon des années 1950 et 1960 et des dessous du miracle économique de cette période qu’il ne s’y serait en tout cas pas pris autrement…


« Spectateur » : l’autre mot pour dire « voyeur » ?


Ni érotique ni excitant mais donc, en un certain sens, pornographique, ce long-métrage issu d’un roman d’Akiyuki Nosaka (7) est aussi l’occasion pour le réalisateur d’interroger la relation, plus ténue qu’on ne le croit, entre spectateur et… voyeur. Ce qu’il fait de deux façons au moins : en choisissant de filmer un réalisateur de films pornographiques (Monsieur Ogata) et en plaçant quasi-systématiquement la caméra à l’extérieur des pièces où se déroulent les scènes derrière des grilles, des fenêtres, des vitrines ou des vitres d’aquarium.


D’ordinaire, face à un film, nous n’entrevoyons pas l’espace d’un instant que, quoi qu’il advienne, tout réalisateur de cinéma nous transforme en voyeurs, en spectateurs de facto attirés par une curiosité plus ou moins malsaine (la naissance d’une histoire d’amour entre deux êtres, la résolution d’un crime par un inspecteur de police particulièrement sagace, les aventures trépidantes d’un explorateur, etc.) portée sur grand écran. Avec son Pornographe, Shōhei Imamura nous le fait ressentir jusqu’à l’écœurement. Il le fait tellement bien qu’il est difficile de regarder à nouveau des films sans y penser et sans se demander de qui nous sommes le jouet. Cette prise de conscience qu’il provoque est même, bien plus que la satire et la dénonciation de la société japonaise, pas toujours réussies, ou du moins datées, ce qu’il y a de plus remarquable et de déroutant dans ce film à maints égards perturbant.


Des intuitions prophétiques quant à la place à venir des machines


Malgré ses indéniables qualités, Shōhei Imamura a pu considérer que Le Pornographe était « un échec » (8). S’il est vrai que l’on peine parfois à suivre les méandres d’un scénario un peu obscur et que tout n’est pas, loin s’en faut, parfait dans ce film, celui-ci mérite certainement de figurer en bonne place dans la cinémathèque d’Ikimasu, qui se réjouit de voir que d’aucuns ont eu l’excellente idée de le restaurer. Il mérite d’autant plus d’y figurer que les intuitions de Shōhei Imamura sur le rôle des machines dans notre civilisation se sont révélées plus que prophétiques, presque d’avant-garde.


Vous ne voyez pas de quoi l’on veut parler, peut-être ? Regardez donc ce bijou du cinéma japonais. Vous comprendrez.


Samuel Bon


(1) 1966. 128 mn


(2) Expression apparue aux États-Unis au début des années 1970 afin de désigner la première vague de longs métrages pornographiques sophistiqués, tels que Gorge profonde (Deep Throat, 1972) ou Emmanuelle (1974).


(3) Sigmund Freud, Totem et Tabou, Payot, (1913) 2004, 240 p


(4) « S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes. » (Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social, livre III, chapitre IV, 108, 1973, p 135)


(5) Thomas Mathieu, Les crocodiles, Editions Le Lombard, octobre 2014, 174 p, 25 euros


(6) Lire ICI


(7) Akiyuki Nosaka, Les Pornographes, Editions Picquier, (1963) 1996, 266 p


(8) Shōhei Imamura, Entretiens et témoignages, 2002, Dreamland, coll. « Cinéfilms ». Cité par Anthony Plu (Lire ICI)