• IKIMASU

Avec Hiver à Sokcho, Elisa Shua Dusapin souffle le chaud et le froid

Mis à jour : 1 avr. 2019

Ikimasu a lu le premier roman d’Elisa Shua Dusapin, Hiver à Sokcho. Verdict.


Si l’accession de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis d’Amérique a « curieusement » (1) conduit à un certain réchauffement des relations entre la Pyongyang et Séoul en 2018 (2), celles entre la Corée du Sud et le Japon, beaucoup moins sous le feu des projecteurs, demeurent quant à elles plus erratiques et tendues. Il faut dire que, régulièrement envahis et colonisés par leurs voisins de l’archipel nippon, n’ayant de ce fait pas gardé un excellent souvenir de ces derniers, les habitants de la péninsule coréenne se montrent assez prompts à manifester en toute occasion l’animosité qu’ils entretiennent à leur égard. De leur côté, les Japonais ayant une propension à considérer cette mer qu’ils partagent avec les deux Corée comme étant celle « du Japon » (3), ils ne facilitent pas non une normalisation des rapports entre les deux peuples relations qui, au final, ne demandent qu’à se détériorer. Surtout lorsque les Japonais disent ouvertement le mépris que leur inspirent ces Sud-Coréens avec lesquels ils sont désormais en concurrence sur le plan économique.


Cette tension entre Coréens et Japonais est certainement l’une des premières choses qui frappe lors de la lecture d’Hiver à Sokcho (2016), le premier roman d’Elisa Shua Dusapin (4), écrivaine franco-coréenne née en Corrèze et vivant désormais en Suisse romande. Elle surprendra d’autant plus le lecteur européen que, de là où il lit, ce qui rassemble les deux peuples, surtout à l’heure où la mondialisation des économies paraît gommer avec une redoutable efficacité les singularités nationales, pourrait a priori sembler bien plus important que ce qui les distinguent fondamentalement. Ce qui, peut-être, le conduira à se poser les questions que soulève le roman d’Elisa Shua Dusapin sur ce qui, en dehors d’une histoire compliquée, peut différencier deux populations géographiquement proches.


Une autre tension devrait également l’interpeller : celle entre le nord et le sud de la péninsule de Corée, c’est-à-dire entre ce qui constitue l’un des plus contre-productifs exemples de « socialisme réellement existant » et une démocratie libérale en pleine ascension. En effet, le roman ayant pour décor Sokcho, petite ville portuaire située à proximité de ce 38ème parallèle nord faisant office de frontière entre les deux Corée, comment pourrait-il en être autrement ?


Si d’aventure rien de ce qui précède ne devait marquer outre mesure le lecteur européen, il est une chose qui, à coup sûr, devrait en revanche retenir son attention : le style d’Elisa Shua Dusapin. Sans fioritures, dépouillé à l’extrême, aussi haché menu que les légumes et poissons que la narratrice cuisine pour les pensionnaires de l’hôtel miteux au sein duquel elle travaille, celui-ci agrippe l’œil dès la première phrase, ne lui laisse aucun répit et l’empêche de se refermer tant qu’il n’a pas lu le dernier mot de la dernière page.


Face à ce style, nul doute qu’il ne lâchera pas un instant ce roman qui, parlons le plus nettement possible, n’a certainement pas volé les nombreux prix littéraires suisses et français (dont le prix Robert Walser, prix Alpha, et le prix Régine Deforges) qui l’ont à juste titre récompensé depuis sa parution.


Samuel Bon


(1) A regarder deux excellents documentaires récemment diffusés sur la chaîne franco-allemande ARTE, Les hommes des Kim (prix Albert Londres 2018) et Le piège des Kim, ce réchauffement est moins « curieux » que logique. Il l’est d’autant moins une fois refermé Les Coréens, de Pascal Dayez-Burgeon DAYEZ-BURGEON (Tallandier, coll. « Texto », (2011) 2013, 207).


Marjolaine Grappe, Corée du Nord : les hommes des Kim, France, 2018, 50 mn


Anthony Dufour, Minju Song, Le piège des Kim, 2018, France, 54 mn


(2) Sommet intercoréen : ce réchauffement des relations "n'est absolument pas un hasard", francinfo, 27.04.2018

https://www.francetvinfo.fr/monde/coree-du-nord/sommet-intercoreen-ce-rechauffement-des-relations-n-est-absolument-pas-un-hasard_2726303.html


(3) Les Coréens, eux, l’appellent « mer de l’Est ».


(4) Elise SHUA DUSAPIN, Hiver à Sokcho, Gallimard, coll. « Folio », (2016) 2018, 160 p, 6,80 € (prix public conseillé)