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Vous avez dit boules « de geisha » ?

Mis à jour : 11 avr. 2019

Rendues encore plus populaires par le roman érotique 50 nuances de Grey (1), les boules qu’on attribue aux geisha ne sont en réalité pas les leurs en particulier.




A y regarder de plus près en effet, lesdites boules, si elles semblent bien originaires d’Asie, proviennent, historiquement parlant et selon toute vraisemblance, de Birmanie. Elles y étaient alors nommées « cloches birmanes », en raison des sonorités qu’elles produisaient une fois introduites dans le vagin des courtisanes qui les portaient dès le matin afin, paraît-il, de toujours rester dans un état d’excitation leur permettant de « recevoir » leurs amants. Constituées de deux sphères creuses, généralement en argent, l’une contenait souvent une bille métallique qui, en ricochant sur une « langue » de métal souple, émettait le son d’une cloche.


Des « cloches birmanes » à la cour impériale chinoise


De Birmanie, elles auraient voyagé jusqu’en Chine, plus précisément dans les hautes sphères de la société – la Cour de l’Empereur -, avant de subir quelques évolutions. En effet, ce serait à partir de cette introduction – si l’on ose dire… - au sein de l’ « Empire du Milieu », qu’elles auraient substantiellement muté. A lire la maigre littérature dédiée à ce sujet, le métal avec lequel elles étaient fabriquées auparavant aurait à cette époque cédé la place à des pierres semi-précieuses, souvent de jade, ou parfois issue d’une roche moins en vue. Dans tous les cas, elles étaient semble-t-il utilisées par les concubines de l’Empereur chinois, des femmes vivant quasi maritalement avec lui, sans pour autant jouir du statut d’épouse légitime. Celles-ci devant, entre autres qualités similaires à celles que doivent avoir les geisha (3) pour être reconnues comme telles au Japon (manier l’art subtil de la conversation, savoir servir le thé, danser et jouer de la musique), se révéler d’excellentes maîtresses, sexuellement parlant, elles auraient en effet spontanément jeté leur dévolu sur ces dernières.


Pourquoi ? Parce que, dès les origines, leur réputation, entretenue par le taoïsme et le tantrisme (4), d’accessoire ayant pour faculté d’activer et de maîtriser un muscle considéré comme déterminant pour tout rapport sexuel intense (le périnée) n’aurait plus été à faire. Et comme il restait relativement simple, en cas d’insatisfaction sexuelle de l’Empereur, de déchoir du statut de concubine à celle de catin ordinaire…


Les geisha ont vraiment de quoi avoir les boules


Historiquement, donc, ces boules n’étaient pas, comme on le lit et l’entend souvent de nos jours, « de geisha ». Comment, dès lors, expliquer le fait qu’on ait, en Europe et en Amérique, accolé le nom des « personnes de l’art » à ce qui peut être considéré comme l’un des tous premiers « sex-toys » ? En l’absence d’études sérieuses et spécifiques consacrée à cette question, difficile de répondre. Des voyageurs peu au fait de l’Asie et des pays qu’ils ont visités sont-ils à l’origine de cette confusion entre courtisanes birmanes, concubines impériales chinoises et geisha japonaises ? L’ont-ils rapportée dans leurs bagages en rentrant chez eux ? S’est-elle, à partir de l’erreur ainsi colportée, inscrite dans les esprits européens et américains au point de devenir l’une de ces « vérités » que, par paresse intellectuelle ou crédulité chronique, on ne questionne plus ? Ce n’est pas inenvisageable. Quoi qu’il en soit, une chose est cependant sûre : si rien n’a jamais empêché les geisha de se servir de boules destinées à muscler leur périnée, celles-ci n’ont pas été leur apanage, encore moins l’accessoire permettant à tous les coups de dire qu’on se trouvait en face d’une geisha… Du coup, les associer à ces boules dont la simple évocation suffit encore à susciter des fantasmes liés à la prostitution ne s’imposait sans doute pas. En outre, cette confusion ayant certainement contribué à propager le mythe dont on vous parle dans un autre article publié sur ce site (3), celui de la « geisha prostituée japonaise de luxe », il serait peut-être temps, pour rendre aux geisha ce qui leur appartient vraiment, de ne plus y avoir recours.


Vous l’aurez compris, les boules que l’on dit « de geisha » ne sont en réalité pas plus les leurs en propre que celles de toute femme qui, pour des raisons thérapeutiques ou sexuelles, les utilise avec plus ou moins de succès, leurs prétendues vertus demandant encore, paraît-il, à être scientifiquement prouvées… Mais ce dernier point est encore une autre histoire…


Samuel Bon


(1) Agnès Giard, « Les boules de… Mode d’emploi », Les 400 culs, Libération.fr ; http://sexes.blogs.liberation.fr/2015/02/22/les-boules-de-quoi-mode-demploi/


(2) Lire à ce sujet l’article d’Ikimasu : « Geisha : des fantasmes occidentaux à la réalité »


(4) Lire à ce sujet l’article intitulé « Taoïsme », in Dictionnaire des sexualités, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2014, pp 822-826