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Vous avez dit « kamikaze » ?

Passé dans le langage courant, le mot « kamikaze » est d’origine japonaise. Mais entre ce qu’il signifie littéralement et le sens qu’on tend à lui prêter aujourd’hui, c’est plus qu’un fossé qui s’est creusé : un gouffre.


La flotte mongole détruite par le typhon - Kikuchi Yōsai - 1847.

« Kamikaze ». D’origine japonaise, ce mot est désormais passé dans notre langage courant. Dans les journaux, il sert le plus souvent à désigner l’auteur d’un attentat-suicide, un type d'attaque dont la réalisation implique la mort intentionnelle de celui qui l’opère. Pour évoquer ceux qui ont détourné des avions afin de les jeter contre les tours du Word Trade Center le 11 septembre 2001, la presse parle ainsi de « kamikazes » (Lire ICI). Idem pour ceux qui ont commis les Attentats de Paris le 13 novembre 2015, eux aussi régulièrement qualifiés de « kamikazes » (Lire ICI). Plus rarement, elle parlera de « kamikaze » pour désigner une personne d’une grande témérité, n’ayant pas froid aux yeux, indifférentes aux conséquences de ses actes. Dans tous les cas, l’individu ainsi caractérisé ne sera pas des plus recommandables.


Curieux destin, à vrai dire, que celui de ce mot signifiant à l’origine « vent divin » ! Car, étymologiquement parlant, kamikaze, mot formé de « kami » (« dieu ») et kazé (« vent »), ne veut pas dire autre chose, et certainement pas « auteur d’attentat-suicide ».


Un « vent divin »


Historiens et linguistes s’accordent à peu près sur ce point : la première occurrence de ce mot se trouve dans les Annales du Japon, le Nihon shoki (日本書紀), aussi appelé Nihongi (日本紀) et achevé en 720 après J.-C. Il y désigne alors le vent qui souffle sur la région d’Ise et le sanctuaire d’Amaterasu, cette déesse du soleil de la religion shinto, dont les empereurs du Japon seraient les descendants. Assez vite toutefois, un glissement s’opère et le terme sert plus précisément à distinguer un certain typhon, celui qui aurait mis en déroute l’armée mongole à la fin du 13ème siècle. Un épisode qui occupe une place assez privilégiée dans l’historiographie nipponne et que raconte par le menu Edwin O. Reischauer dans son Histoire du Japon et des Japonais (1).


Un typhon


Entre 1274 et 1281 après J.-C., le Japon est menacé par les Mongols, une peuplade nomade des steppes de la Chine septentrionale qui tentent de l’envahir, après avoir soumis la péninsule coréenne, en 1259.


Les Japonais ayant fait décapiter les émissaires envoyés par l’empereur mongol (Kubilai Khan) pour réclamer la capitulation de l’Archipel, une solide armée s’embarque en 1274 sur des navires coréens pour soumettre le Japon. Si, dans un premier temps, celle-ci s’empare sans problème de petites îles et réussit même à débarquer dans une baie à proximité de l’actuelle ville de Fukuoka, au nord de Kyushu, les Mongols se retrouvent néanmoins contraints de rebrousser chemin en raison du mauvais temps.


Se doutant que l’affaire ne va pas en rester là, le gouvernement japonais mobilise tous ses chevaliers pour construire une muraille autour de la baie en question et attendre les Mongols de pied ferme. Comme prévu, l’armée mongole revient. Elle est forte de 150 000 hommes en 1281. Face à un tel déploiement de forces, les Japonais semblent mal partis. Ils résistent néanmoins. Si bien qu’ils parviennent à retarder les manœuvres des Mongols pour débarquer. Ce que ces derniers ne parviendront jamais à faire, un typhon détruisant opportunément leur flotte et transformant leur opération en fiasco. Un typhon apparemment si providentiel que les Japonais le baptiseront « kamikaze ».


Un pilote d’une unité d’attaque spéciale de l’armée japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale


Utilisé depuis pour nommer une intervention d’origine divine, le terme a connu un nouveau glissement au milieu du 20ème siècle. Choisi à l’automne 1944 par la Marine impériale japonaise pour désigner une Unité d’attaque spéciale composée de pilotes d’avions effectuant des missions-suicides pendant la guerre du Pacifique, il est resté dans l’histoire comme le mot servant à désigner ces soldats japonais qui écrasaient leur avion – le Zero – sur les navires de la marine américaine ou de leurs alliés pour les endommager au maximum. Une tactique militaire utilisée en désespoir de cause pour éviter au Japon l’humiliation d’une capitulation, du moins la retarder.


Est-ce par analogie avec ces pilotes de l’armée japonaise que, sous la houlette des médias, tout un chacun s’est mis à qualifier de nos jours les auteurs d’attentat-suicide de « kamikazes » ? Probablement. Néanmoins, eu égard à l’étymologie du terme, d’autres mots que celui-là seraient plus appropriés pour désigner les meurtres commis par tous ces terroristes. En effet, il n’y a pas grand-chose de « divin » dans ce qu’ils font. Et s’ils sèment effectivement un vent de panique, celui-ci n’a pas grand-chose à voir avec un souffle providentiel…


Samuel Bon


(1) Edwin O. Reischauer, Histoire du Japon et des Japonais (t.1 : Des origines à 1945), Seuil, Coll. « Points Histoire », (1973) 2014, pp 81-82