• IKIMASU

Vous avez dit « kawaii » ?

Mis à jour : 4 juin 2019

« Kawaii ». C’est un mot désormais connu du grand public français, associé aux mangas et à la culture populaire japonaise. Mais savez-vous vraiment ce qui se cache derrière ce terme ?


Si l’on excepte ces deux moments de notre histoire contemporaine dont Ikimasu vous a déjà parlé (Lire ICI) – le premier à cheval sur les 19ème et 20ème siècles ; le second à cheval sur la fin du 20ème et du 21ème siècles -, les Français ont globalement un rapport assez ambivalent avec le Japon. D’un côté, l’archipel nippon les fascine et les attire. De l’autre, il fait naître en eux un élan de rejet, teinté de dégoût. Selon Anne Menneson (Lire ICI), ce dernier aspect du sentiment français à l’égard du Japon et des Japonais est particulièrement bien apparu au moment de la catastrophe nucléaire de Fukushima, en mars 2011. Le traitement médiatique d’alors, « une attitude s’apparentant presque à du ‘’racisme’’ », a à la fois révélé et libéré le mépris que le Pays du Soleil Levant inspire à une bonne partie des Français (Lire ICI).


Avant cette catastrophe, ce mépris n’était « que » latent. Il était notamment alimenté par la réception, en France, du phénomène kawaii, qui suivait d’assez peu l’arrivée massive sur le marché français, en plein période de désindustrialisation carabinée, de produits facturés « made in Japan » (illustrée par l’affaire du blocus des magnétoscopes instauré par Laurent Fabius en 1982) et de dessins animés popularisés par Dorothée, son club et ses acolytes (Ariane, Jacky, Bernard Minet et « Les Musclés »). Voir tout à coup des adolescentes françaises attifées comme leurs homologues nippones – en personnages de manga -, cela a en effet eu le don de crisper leurs parents et grands-parents, et même de réveiller une certaine xénophobie, qui a toujours existé dans l’Hexagone à l’égard de ce pays à la culture si différente de la nôtre. Supporter de voir son gosse bailler aux corneilles devant « Les Chevaliers du Zodiaque » ou « Dragon Ball Z », consentir à « se faire un resto japonais » avec des amis de temps à temps, ça passait encore. Mais que des jeunes filles en âge de procréer s’habillent comme l’as de pique, se teignent les chevaux en rose ou en bleu et se conduisent comme des enfants de cinq ans, là, c’était trop. L’heure était grave.



A la décharge des parents et grands-parents en question, il faut concéder que, si l’on n’est pas préalablement prévenu par lettre recommandée, le style et l’esprit kawaii piquent un peu, du moins peuvent surprendre jusqu’aux plus « open mind ». Et puis, même au Japon, le kawaii n’avait pas bonne presse (Lire ICI, ICI et ICI). Car c’est un fait, si les autorités publiques japonaises avaient pu éviter que l’Archipel attire l’attention du reste du monde occidental par cette entremise et celle du « Cool Japan », elles n’en auraient certainement pas été chagrinées, loin de là…


Un phénomène reconnu depuis peu par les autorités publiques japonaises


L’observateur attentif l’aura sans doute remarqué, la promotion de l’univers consubstantiel au phénomène kawaii par les institutions japonaises est assez récente. C’est en effet depuis que Shinzo Abe est Premier ministre du Japon, il y a donc très peu d’années, que l’Archipel a changé son fusil d’épaule, débloqué des crédits et mis la pression sur son administration des affaires étrangères pour encourager l’engouement des Occidentaux pour le « kawaii » et tout ce qui relève du « Cool Japan ». Depuis, en somme, qu’il a compris l’instrument de soft power que cela constituait. Depuis, surtout, que ses dirigeants ont vu la Corée du Sud s’emparer du phénomène et se l’accaparer pour tailler des croupières au Japon sur la scène économique internationale (Lire ICI, ICI et ICI).


Avant, ce versant populaire de la culture nippone, les autorités publiques japonaises le vouaient aux gémonies, considérant que la vraie culture japonaise, c’était celle, traditionnelle, formée par le théâtre Nô, les cerisiers en fleurs, le confucianisme, le shintoïsme, le bouddhisme zen et le haïku. Elles le maudissaient avec d’autant plus de férocité que ce qui avait donné naissance au phénomène kawaii était une rébellion contre l’ordre établi, à tout le moins une certaine rigidité de la société japonaise.


Prétendre qu’il n’y aurait qu’une seule cause à l’émergence du phénomène serait outrageusement réducteur. Néanmoins, la plupart des auteurs sérieux qui se sont penchés sur ce dernier s’accordent globalement sur ce point, il semblerait que ce que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de phénomène kawaii ait eu pour ferment une rébellion graphique. Une rébellion survenue dans les années 1970 et qui a, semble-t-il, fortement secoué les écoles japonaises, au point de rendre une bonne partie des enseignants à moitié chèvre, du moins migraineux.


A l’origine, une rébellion des très jeunes japonaises


En quoi consistait cette rébellion ? En ceci : d’ordinaire, jusqu’à cette période en tout cas, les écoliers usaient d’une écriture verticale et de traits de pinceaux aux irrégularités maîtrisées pour tracer les équivalents japonais de nos lettres de l’alphabet latin. Un exercice a priori très contraignant et qui n’était pas du goût des jeunes japonaises des générations de l’après Seconde Guerre mondiale, biberonnées à l’économie de marché, à un certain vent de liberté qu’avait fait souffler l’Oncle Sam sur l’Archipel, par l’entremise du général Douglas Macarthur, grand superviseur de l'occupation du Japon par les États-Unis d’Amérique de 1945 à 1951 et dirigeant effectif du pays durant cette même période (1).


Irritées par cet exercice de style, ces japonaises se mettent, grâce au critérium, à arrondir excessivement les fameuses « lettres » japonaises, les écrivent même horizontalement, quand elles ne les encadrent pas de petits dessins « mignons » (en japonais : « kawaii ») ou « funs » que l’on pourrait à juste titre considérer comme les ancêtres des émoticônes que nous utilisons aujourd’hui dans nos SMS, sur Messenger, sur WhatsApp et sur toutes ces applications désormais indispensables pour parler sans ne jamais rien se dire…


D’abord ponctuel et localisé, le phénomène se répand comme un traînée de poudre, en moins d’une décennie. Il a pour conséquence un phénomène bien connu des professeurs français d’aujourd’hui, programmés pour corriger une écrire que les moins de vingt ans ne semblent pas connaître : l’illisibilité des copies et, par conséquent, l’énervement des enseignants face à ce qui, au Japon, est encore moins en odeur de sainteté qu’ailleurs : « le clou qui dépasse » (Lire ICI).


Cette colère des profs, le Gouvernement, loin de s’en désolidariser, la soutient. En effet, percevant à juste titre une volonté manifeste de se démarquer du monde des adultes, jugé « craignos » et « has been », trop plein de contraintes sociales à la noix, il ne peut que se sentir à son tour indirectement, mais tout aussi sûrement, visé. Or, il ne faut pas l’oublier, les années 1970 sont celles qui suivent, logiquement, les années 1960. Des années durant lesquelles, plus particulièrement en 1968, de jeunes générations ont fait aussi bien trembler l’Amérique que l’Allemagne ou, encore, la France (« le joli mois de Mai »). Au Japon aussi, les étudiants ont joué, dans une moindre mesure certes mais un peu quand même, du cocktail Molotov et tenté de dresser des barricades (Lire ICI). Si en plus les très jeunes, filles de surcroît, s’y mettent, cela risque d’être la chienlit généralisée. Les autorités nippones ne peuvent donc faire autrement que de soutenir « leurs » enseignants. Elles peuvent d’autant moins prendre le parti de « la jeunesse » que cette tendance lourde à restructurer la langue – déstructurer, diront d’autres, non sans raisons…-, n’est pas sans poser de sérieux problèmes de compréhension, donc de cohésion de « l’unité nationale » si chère aux dirigeants Japonais, y compris de nos jours (2).


Si, aujourd’hui, comme tout mouvement plus ou moins contestataire, le phénomène kawaï n’a plus grand-chose de séditieux, il était, à ses origines, une forme de rébellion. Certes, c’est assez difficile à imaginer lorsque l’on voit les adolescents actuels que l’on peut dire « kawaïsés » (le mouvement a aussi atteint les garçons). Mais c’est néanmoins le cas. Reste à présent un lièvre à lever, celui de l’évolution du sens du terme « kawaii ».


Du « trop pas » au « trop cool » ?


Selon toute vraisemblance, on trouve la première occurrence du mot « kawaii » dans un livre assez incontournable au Japon, Le Dit du Genji, attribué à Murasaki Shibiku (composé au début du 11ème siècle). Plus exactement, on y trouve le terme « kawayui » (XXX). Contextuellement, il désigne quelque chose de navrant, éveillant la pitié, voire du dédain ou du mépris face au sentiment de commisération qu’il suscite.


Certes, face à certains de ces ados fringués de rose ou de couleur pastel, coiffés à la tronçonneuse, bardés de têtes d’Hello Kitty ou du plus « mignon » des Pokemon (Pikachu), aux ongles peinturlurés et maquillés comme des voitures volées, c’est un peu ce que ressentent beaucoup de Français et même de Japonais attachés aux « vraies valeurs », celles que n’auraient pas reniées les dirigeants de cette période connue pour son isolationnisme et le repli du Japon sur lui-même : l’époque Edo (1603-1868). Toutefois, depuis l’explosion du phénomène kawaii, ce sens initialement très péjoratif a cédé la place à une signification beaucoup plus positive, valorisante. Même si, qualifier un jeune homme de kawaï, encore aujourd’hui, revient en creux à sous-entendre qu’il est « efféminé », pas très « viril ». Même si, dire d’une personne qu’elle est « kawaii » revient parfois, encore, à dire qu’elle n’a pas inventé l’eau chaude, qu’elle est « simplette ».


Aujourd’hui, être « kawaï » (en français : « adorable », « mignon »), avoir la « kawaii attitude », comme l’éphémère starlette Lorie avait la « positive attitude », c’est « cool ». C’est même le top du « Cool Japan ». Pour d’aucuns en tout cas, loin de faire pitié, ce qui est « kawaii » fait envie. Serait-ce parce que, derrière l’esprit que dissimule ce mot, perdure contre vents et marées l’âge d’or de l’enfance, que de moins en moins d’ados et de jeunes adultes, en proie à ce que certains psychologues appellent le « syndrome de Peter Pan » (Lire ICI), ne veulent pas quitter ?


Bonne question. Vous avez trois heures pour y répondre. Les téléphones portables sont interdits. NB : les copies à l’écriture illisibles ne seront pas corrigées. Elles ne seront même pas ramassées.


Samuel Bon


(1) Edwin O. Reischauer, Histoire du Japon et des Japonais (tome 2 : De 1945 à nos jours), Seuil, Coll. "Points Histoire", (1973) 2014, 320 p


(2) Jean-Marie BOUISSOU, Les leçons du Japon. Un pays très incorrect, Fayard, 2019, 427 p