• IKIMASU

Vous avez dit « yakuza » ?

Le terme de « yakuza » suscite autant l’intérêt que de nombreux fantasmes, à l’instar de tout ce qui concerne les sociétés secrètes ou, du moins, discrètes. Petite plongée en eaux plus ou moins troubles, avec Ikimasu.



Selon les nombreux articles de presse, enquêtes, reportages et documentaires (1) qui lui ont été consacrés ces dernières années, la pègre japonaise, celle des fameux yakuza (« bons à rien », « perdants »), serait sur le déclin et filerait, a minima, un assez mauvais coton. La faute à un arsenal législatif déployé à partir de 1992 et sans cesse amélioré pour lui faire rendre gorge.


Une mafia japonaise aux abois ?


Ainsi, après avoir ouvertement eu pignon sur rue durant des décennies, protégée qu’elle était par les gouvernements qui se sont succédé depuis l’entre-deux-guerres (1919-1939) jusqu’au début de la « décennie perdue » (1990-2000) en raison de son efficacité à briser les grèves et contenir le communisme, la mafia nipponne serait, sans mauvais jeu de mot, à deux doigts d’entamer son chant de cygne. Et si le yakuza eiga (« film yakuza »), sous-genre du cinéma japonais focalisé sur le Milieu et ses activités aussi lucratives qu’illégales, tente vaille que vaille d’entretenir la flamme, celle-ci serait en réalité vacillante.


Ses effectifs, paraît-il, se trouveraient en chute libre. 53 000 en 2014, selon l’agence japonaise de police, contre 184 000, entre 1958 et 1963 (2), son « âge d’or ». Plus gênant, les Japonais commenceraient à voir ses membres comme de vulgaires truands violents et vivant sur le dos de la société, des parasites prospérant au détriment de ceux qui les nourrissent : les honnêtes gens trimant du matin au soir pour gagner leur vie. Et non plus comme une forme de résurgence de mythiques chevaliers féodaux. Bref, loin de faire rêver comme autrefois, le monde des yakuza feraient au mieux bailler, quand il ne susciterait pas directement une vindicte populaire et gouvernementale, avide d’en découdre avec ces bandes de gangsters dont le prétendu « code d’honneur » issu du Bushido des samouraïs est désormais perçu comme une aimable plaisanterie.


Une mutation de la pieuvre japonaise ?


Ceci étant dit, si un faisceau d’indices convergents tous vers l’idée que les jours de la mafia japonaise sont bel et bien comptés, est-ce véritablement le cas ? La pègre de l’archipel est-elle sur le point d’achever sa course dans les oubliettes de l’histoire ? Difficile à dire. C’est en tous les cas un point de vue que ne semble pas partager Jean-François Gayraud, un commissaire divisionnaire de la Police nationale française, docteur en droit pénal et diplômé de Sciences-Po Paris, auquel on doit un remarquable essai sur Le Monde des mafias (3).


A lire attentivement ce dernier, les lois intervenues depuis 1992, impliquées par « la pénétration croissante et déstabilisante des yakuza dans l’économie », ont surtout servi à « sauver la face » et « à pratiquer un certain endiguement », plus qu’à « éradiquer un phénomène ancré dans le tissu social japonais ». Elles ont surtout poussé les yakuza « vers une plus grande clandestinité », « ce qu’ils qualifient eux-mêmes de ‘’mafiaïsation’’ ». Elles ont aussi « accéléré un processus plus ancien de concentration des Familles en frappant les plus faibles ». Si bien que cette dernière, doublée d’une dissimulation permettant d’œuvrer à l’abri des regards indiscrets, n’augure pas, loin s’en faut, d’une disparition à plus ou moins long terme de la pègre japonaise. Quant à la prétendue « baisse globale des effectifs », il s’agit moins, pour Jean-François Gayraud, d’un « déclin né d’une quelconque désaffection populaire ou de la répression judiciaire », que d’une politique de « sélection émanant des yakuza eux-mêmes », visant à accroître leur efficacité et leur cohésion. En outre, et contrairement à une idée reçue et tenace, ils ont toujours pignon sur rue, par l’entremise d’entreprises ou de structures associatives légales (souvent à prétentions caritatives), et demeurent dans les faits acceptés « comme un élément permanent et normal de la société ». En résumé, l’avenir des mafieux nippons n’est peut-être pas aussi sombre que d’aucuns veulent bien le croire.


La mafia japonaise à l’aune des « Mémoires d’un yakuza »


Ceci considéré, un point demeure obscure : les yakuza sont-ils, ainsi que l’on commence à le dire ouvertement, de vulgaires truands, un ramassis de petites frappes et de brutes épaisses se nourrissant de la misère, des passions tristes et des addictions multiples et variées de leurs concitoyens au sexe, au jeu, aux drogues ? N’ont-ils, en dépit de ce « code » qu’ils brandissent, aucun « honneur », aucune dignité ? Une fois refermées les passionnantes Mémoires d’un yakuza (4), rédigées par SAGA Junichi, le doute subsiste. En effet, cette histoire, prétendument « véridique » d’un authentique gangster japonais du XXème siècle, Ijichi Eiji, consignée par le médecin auquel il l’aurait confié au crépuscule de sa vie, à la fin des années 1970, est à maints égards troublante. A des années lumières de l’image du malfrat que l’on peut avoir en tête en songeant à un mafieux nippon standard filmé sous toutes les coutures par les yakuza eiga, c’est-à-dire cruel et sanguinaire, Ijichi Eiji apparaît au contraire sous les traits d’un homme relativement commun : ni bon, ni mauvais. Pas suffisamment « clean » pour être érigé en modèle de vertu, et ceci d’autant moins qu’il a du sang sur les mains. Mais pas non plus assez monstrueux pour être honni, détesté, rejeté en bloc, voué aux gémonies. Du moins est-ce ce que l’on peut penser lorsque l’on a dépassé le stade du jugement hâtif et manichéen et que, à l’instar du Momo d’Emile Ajar (Romain Gary) dans La vie devant soi, on considère désormais qu’il y a du bon chez tout homme « quand on fait des recherches » (5)… En outre, quel lecteur honnête, en lisant ces Mémoires, ne ressentira pas, ne serait-ce que l’espace d’un instant, l’étrange impression que, si des circonstances existentielles indépendantes de sa volonté l’avait poussé dans cette voie malgré lui, il aurait très bien pu suivre à son tour un chemin similaire à celui d’Ijichi Eiji ?


Quoi qu’il en soit, ce livre, qui se dévore comme un excellent roman, a de nombreux mérites. Le premier d’entre eux est de faire découvrir l’archipel sous un jour pour le moins nouveau, ainsi qu’un monde a priori parallèle mais qui, en raison du respect des traditions et des rituels qu’observent ses acteurs, ne détonne guère d’avec la société et la culture japonaise telle qu’elle demeure, malgré la montée de l’individualisme (6), conséquence du choix qu’a fait le Japon , après 1945, de s’inscrire dans le camp du « monde libre », « occidental », et… d’y rester. Un autre mérite est d’inciter le lecteur à (re)découvrir, au travers d’un regard original, l’histoire du Japon contemporain.


Et si ce qui est avancé dans ces Mémoires est sans doute loin de refléter une réalité probablement plus sordide et moins lisse, les ombres que ce curieux récit laissent planer illuminent peut-être bien plus l’esprit avide de comprendre que ne le ferait l’habituelle lumière projetée ci-et-là sur le Japon pour l’éclairer. La pègre japonaise, en tous les cas, y ressemble à toutes les sociétés humaines : à la fois imparfaite et, loin des fantasmes ou clichés, confondante de médiocrité, quand bien même elle côtoierait parfois, peut-être par hasard, le sublime.


Samuel Bon


(1) Voir notamment :


Alexandre Detig, Les yakuzas. Entre le bien et le mal, Arte, 2013, 90 mn

https://www.youtube.com/watch?v=c-GeXmwK6do


Jean-Pierre Limosin, Young yakuza, Arte, 2007, 99 mn

http://www.film-documentaire.fr/4DACTION/w_fiche_film/18716_1


(2) Stéphane Quere, Xavier Raufer, Le Crime organisé, France, Que sais-je ?, 2003, p. 66


(3) Jean-François Gayraud, Le Monde des mafias. Géopolitique du crime organisé, Odile Jacob, coll. « Poches », 2008, 447 p


(4) SAGA Junichi, Mémoires d’un yakuza, Picquier poche, (1991) 2018, 363 p


(5) Romain Gary (Emile Ajar), La vie devant soi, Gallimard, coll. « Folio », (1975) 1993, p 50


(6) Robert Boyer, « Le ‘’modèle japonais’’ revisité », L’économie politique, 2004/1, n°21, pp 96-112